Le Caire, 27 juin 1936
Cher Monsieur et ami,
Je viens de recevoir votre lettre, et je vois que malheureusement vos affaires ne se simplifient toujours pas ; je pensais que l’approche des examens vous aurait peut-être amené un peu plus d’élèves… Mais ce qu’il y a de plus extraordinaire cette fois, c’est cette histoire de votre accident ; et je me rappelle bien aussi votre autre chute de bicyclette ; je veux espérer pourtant qu’il n’y aura pas eu de suite ; tâchez cette fois de me redonner de vos nouvelles sans trop tarder.
Il est bien heureux que la guerre se soit terminée sans rien de fâcheux pour votre fils, et ce sera tout de même mieux pour lui de pouvoir finir son temps comme sous-lieutenant ; mais pourquoi ne pourrait-il pas rester dans l’armée après cela ? Je ne connais absolument rien des choses militaires, pas plus en France qu’ailleurs…
La lettre que vous avez reçue d’Evola est vraiment assez extraordinaire, tant pour ce qui vous concerne personnellement que pour son intention de se mettre maintenant à étudier la tradition catholique ! Il m’a écrit aussi qu’il avait repris avec Hoepli la traduction de mon livre ; et il m’a envoyé une lettre à transmettre à l’éditeur, ce que j’ai fait ; je ne sais d’ailleurs pas si la chose aboutira, car il paraît qu’Hoepli, ne veut pas payer des droits trop élevés (cette question ne me regarde pas, mais seulement l’éditeur). Je suis bien de votre avis et n’aime pas beaucoup non plus ce rapprochement, pour bien des raisons ; mais comment faire ? Du reste, on ne peut pas empêcher que lui et d’autres me citent, et d’une façon qui ne répond certainement pas toujours à mes intentions…
On peut reprocher aux Jésuites un “opportunisme” dont le ton dont vous parlez n’est qu’une des manifestations ; mais, à part cela, il y a quelque chose de suspect dans la façon apparemment sympathique dont ils s’occupent des doctrines de l’Inde : au fond ils cherchent surtout à les réduire à de la “philosophie” pour tenter de les “annexer” [mots manquants] comme un vulgaire aristotélisme ! Quant à St Thomas, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne le comprennent guère ; n’oubliez pas que c’est le seul Ordre religieux qui se soit fait dispenser de l’obligation d’enseigner le Thomisme dans ses noviciats…
Je vous remercie d’avoir évité que l’ami d’Evola m’écrive ; je suis déjà accablé de correspondance, et souvent peu intéressante !
Quel est le livre de Platon auquel vous faites allusion ? Sûrement, tout cela est plein de choses que les modernes ne comprennent plus…
Il me semble que je vois un peu ce que vous voulez dire pour la question des langues et des formes traditionnelles ; aussi je ne sais pas trop non plus comment on pourrait exprimer cela. Quant à la différence entre le latin classique et le latin d’Église, il n’est pas très douteux qu’elle existe, mais en quoi consiste-t-elle au juste ? Il y a là quelque chose qu’il pourrait être intéressant de chercher à préciser un peu.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 27 июня 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)