Le Caire, 6 mai 1936
Cher Monsieur et ami,
Votre retard à m’écrire est tout excusé ; je sais trop bien qu’on n’arrive pas toujours à faire ce qu’on voudrait.
La situation de votre fils va sans doute se trouver améliorée à certains points de vue, mais je vois que malheureusement il ne sera pas moins exposé pour cela ; il est tout de même bien singulier qu’il ne vous donne jamais de ses nouvelles directement…
Moi non plus, je ne sais rien de [mots manquants] ; et je me demande ce que ce silence peut bien vouloir dire.
Je ne savais pas qu’Evola voyageait en aéroplane ; je me demande où il peut être maintenant ; il m’avait dit qu’il resterait à Vienne jusqu'à la fin de mars, mais ensuite il ne m’a plus donné signe de vie. Cette histoire sur la façon dont il fait ses articles donne encore une impression bien peu sérieuse ; oui, quel mélange extraordinaire il y a dans tout cela !
Les universitaires sont bien les mêmes dans tous les pays, et rien ne peut m’étonner de leur part en fait d’incompréhension et de parti pris ; j’ai toujours pensé que c’était le milieu où il y avait le moins de possibilités, à cause de la déformation mentale qui leur est imposée par l’éducation qu’ils ont reçu. D’autre part, je remarque aussi, dans l’histoire que vous me racontez à ce sujet, un exemple des protestations qu’on soulève immédiatement dès qu’on vient parler d’un sens plus profond de l’Évangile ; il me semble bien que je vous avais déjà dit quelque chose de cela ; et le plus curieux, c’est que ce sont les soi-disant chrétiens qui protestent le plus violemment…
Je suis tout à fait de votre avis pour St Thomas : c’est certainement dans ses opuscules qu’on pourrait trouver les choses les plus intéressantes et celles qui vont le plus loin ; quoi qu’en puissent penser les “néo-Thomistes”, la Somme n’a jamais été qu’un ouvrage élémentaire, une sorte de manuel à l’usage des étudiants.
Pour la tradition hellénique, je crois aussi qu’il est bien difficile d’arriver à retrouver quelque chose sous toute l’épaisseur du “classicisme” et de l’“humanisme”… Il y a bien longtemps que je n’ai lu les “Bacchantes” d’Euripide, de sorte que je n’ai plus de souvenirs bien nets à ce sujet.
Les caractères communs du moyen-âge avec l’Orient, sous tant de rapports, ne sont pas douteux ; l’Occident en tant qu’opposé à l’Orient, c’est bien l’antiquité “classique” et le monde moderne, uniquement.
Quant à ce que vous dites de la position du Christianisme et de l’Islam, tout cela est tout à fait exact ; c’est bien ainsi que j’ai toujours envisagé les choses aussi ; évidemment, il y a là quelque chose qui, par certains côtés, est comme intermédiaire entre l’Orient et l’Occident…
Sûrement, il ne faut s’étonner d’aucun racontar ; on ne se fera jamais une idée de tout ce que les gens peuvent inventer et je vois que, sous ce rapport, vous êtes à peu près dans le même cas pour moi ; tout de même, je voudrais bien savoir qui est cet individu qui, à Paris, se fait passer pour moi !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 6 мая 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)