Le Caire, 25 février 1949
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu il y a une dizaine de jours votre lettre des 28 décembre-5 janvier, qui s’est croisée avec celle que je vous ai écrite il y a à peu près un mois, et qui y répond d’ailleurs en ce qui concerne votre visite à Padre Pio, puisque je me demandais alors si vous aviez pu y aller comme vous m’aviez dit en avoir l’intention. – Merci des 2 photos de celui-ci ; je pense qu’elles ont dû être prises à quelques années d’intervalle, car il y en a une où il paraît sensiblement plus âgé que sur l’autre.
J’ai été très intéressé par le récit de votre voyage, comme vous pouvez le penser ; mais c’est vraiment dommage que vous ayez dû encore vous faire accompagner par quelqu’un qui semble vous avoir plutôt gêné, et aussi, à un autre point de vue, que Padre Pio soit toujours aussi inabordable à cause de la foule, qui paraît même, d’après ce que vous dites, devenir encore de plus en plus énorme. Bien entendu, je pense tout à fait comme vous que tous ces gens ne peuvent rien comprendre d’une action profonde et ne voient rien d’autre que l’extérieur ; c’est déjà quelque chose qu’ils en reçoivent une certain influence ; évidemment, chacun en prend ce qu’il peut, et, puisque la chose est “publique”, il ne serait même pas concevable qu’il puisse en être autrement… Mais, pour lui-même, je comprends bien que le courant dirigé vers lui par cette foule fournisse un certain support à son action ; et ne pourrait-on pas dire que l’influence ressentie par ces gens, malgré leur incompréhension, en est comme la réciproque, ou comme une sorte de “choc en retour”, naturellement bénéfique ? – Ces mots ou ces sons qu’il prononce pendant la messe sont vraiment quelque chose de bien étrange ; mais ce qui est peut-être le plus étonnant, c’est qu’on le laisse ainsi libre de faire tout ce qu’il veut, même ce qui pourrait passer extérieurement pour des infractions à la liturgie ; il serait curieux de savoir ce que ses supérieurs peuvent voit réellement dans tout cela… – Je ne crois pas qu’on puisse parler d’une “hostilité” qu’il aurait contre vous ; le mot de “méfiance”, que vous employez aussi, serait peut-être plus juste, en ce sens qu’il doit assurément voir qu’il y a chez vous quelque chose de différent des autres à qui il a affaire, et qu’il est possible qu’il en éprouve comme un certain gêne. Quant à ce qui vous est arrivé quand vous avez voulu servir sa messe, cela encore est bien singulier, mais pourtant peut-on vraiment le lui attribuer, et qu’est-ce qui vous fait penser cela malgré que lui-même l’ait nié ? Le malaise que vous avez ressenti n’aurait-il pas plutôt été dû à quelque réaction inconsciente du “psychisme” collectif de la foule ? Bien entendu, je ne voudrais rien affirmer, mais je vous dis seulement ce qui me paraît le plus vraisemblable… Ce que vous dites de l’impression que vous fait son regard, comparé à celui qu’en ont les autres, me paraît bien aussi indiquer qu’il ne doit pas y avoir chez lui quelque chose d’hostile. Si vous pouviez y retourner avec ce prêtre dont vous parlez, ce serait sans doute mieux qu’avec votre ancien élève ; c’est seulement tout ce monde qui forcément sera toujours gênant pour l’aborder, car il ne semble pas qu’on puisse espérer que cette affluence diminue. – D’un autre côté, je ne sais pas exactement pourquoi vous vous plaignez que tout le monde vous ménage ; en somme, ce qu’on pourrait surtout vous reprocher, c’est sans doute ce que vous reprochait Kheireddin ; mais peut-on même dire que ce soit réellement là un reproche, puisqu’il s’agit de quelque chose qui est évidemment inhérent à votre tempérament ? Il n’y a sûrement qu’un maître comme celui dont il vous parlait qui aurait pu vous aider à réagir contre cela ; mais est-ce votre faute si vous n’avez jamais eu l’occasion d’en rencontrer un ? Il y a aussi ces craintes presque psychiques que vous éprouvez pour bien des choses et qui doivent vous gêner ; mais, comme vous le disait Padre Pio, il ne faut certainement pas désespérer pour tout cela…
J’espère que votre grippe s’est passée depuis longtemps déjà et que vous ne vous en ressentez plus ; c’est une véritable épidémie partout cette année, et on me dit qu’en France cela prend parfois des formes assez graves, atteignant même le cœur. Je me demande si cela n’est bien dû qu’au froid, qui en tout cas n’est pas ordinaire ici ; on ne se souvient pas d’y avoir jamais vu un pareil hiver !
Je n’ai pas besoin de vous dire que les réactions provoquées par votre brochure ne m’étonnent pas beaucoup ; mais sûrement c’est bien dommage que vous ne puissiez pas en faire une nouvelle édition pour “secouer” encore un peu tout ce monde qui en aurait grand besoin… Ce que vous dites à propos de l’“humilité” s’accorde tout à fait avec ce que j’ai écrit dans mon article de décembre ; bien entendu, la prétendue “intelligence” des modernes, ou ce qu’ils appellent ainsi, n’a rien de commun avec la véritable intelligence.
Je ne savais pas du tout qu’Evola était maintenant à Bologne, car, quand il m’a écrit, il était dans une clinique près de Varazze, et je n’ai pas eu d’autres nouvelles de lui depuis lors ; je ne sais pas quelles peuvent être les raisons de ce changement, mais cela ne paraît pas indiquer que son état ait dû s’améliorer…
Pour votre réabonnement, puisque Chacornac ne veut jamais attendre, je vais lui dire d’en prélever le montant sur mon compte comme il l’avait déjà fait l’an dernier. Quant au remboursement, quand vous aurez une occasion (il va de soit que ce n’est pas pressé), comme Allar reste décidément à Bruxelles, où il a enfin réussi à trouver un emploi de correcteur dans un journal, et comme il ne viendra à Paris que quelques jours de temps à autre pour continuer à s’occuper des questions d’édition, le mieux sera que vous fassiez remettre la somme à R. Maridort, 2, rue Picot (XVIe), qui s’est chargé de le remplacer pour tout le reste.
J’apprends à l’instant que la traduction des “Aperçus” est sortie ; malheureusement, Bocca, sans doute pour gagner du temps, n’a pas envoyé à Rocco la fin des 2es épreuves, de sorte qu’il paraît qu’il est resté un assez grand nombre de fautes ; je ne m’explique pas bien cette façon de faire, car de toute façon la correction de ces épreuves n’aurait pu causer qu’un retard insignifiant de quelques jours seulement…
Je ne sais rien de Tucci, si ce n’est qu’on m’a dit qu’il était parti avec une grande suite d’assistants et d’appareils “scientifiques”, ce qui montre bien que son entreprise ne peut avoir qu’un caractère tout à fait “extérieur”.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 25 февраля 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)