Le Caire, 8 novembre 1935
Cher Monsieur et ami,
Je viens de recevoir votre lettre, et je suis bien inquiet de voir que les choses ne vont toujours pas mieux pour vous à tous les points de vue… Il n’est tout de même guère possible que cette situation dangereuse continuera indéfiniment ; mais quelle issue trouver ? Et puis, avec l’hiver qui vient, comment allez-vous pouvoir vous arranger avec ces voyages, ces courses continuelles ? Cette question des leçons qui ne viennent pas est bien préoccupante aussi, surtout avec tant de frais que vous avez de tous les côtés ; je me fais bien une idée de ce que cela peut être, et je comprends bien d’ailleurs que ce ne sont pas les leçons en elles-mêmes que vous pouvez regretter, mais que c’était vraiment une nécessité… Et ce départ de votre fils est encore une autre inquiétude qui vient s’ajouter à tout cela… D’un autre côté, il est bien sûr que votre horreur de tout ce qui touche à la vie moderne ne peut que compliquer encore les choses ; ce n’est pas à dire que je ne pense que vous puissiez essayer de la surmonter, car je me rends bien compte de ce qu’il peut en être ; vous savez que, si ce n’est peut-être pas au même point pour moi, toutes ces choses me sont pénibles aussi et antipathiques…
D’Alexandrie ici, il y a à peu près 3 heures de chemin de fer ; qui sait si vous pourrez arriver à venir ici ? En tout cas, pour me prévenir, il n’y a qu’à m’envoyer un mot poste restante, c’est toujours le plus sûr pour que cela arrive ; si vous venez, vous comprendrez ensuite la complication pour l’adresse. Mais il faut, à ce sujet, que je vous prévienne d’une chose assez ennuyeuse : il paraît qu’actuellement, ici comme dans beaucoup d’autres pays, il faut pouvoir présenter à l’arrivée une certaine somme (je ne sais pas combien), faute de quoi l’entrée est refusée ; au surplus, on ne donne de permis de séjour que pour un mois au maximum ; vous voyez que tout devient toujours de plus en plus difficile partout !
Ce que vous me dites à propos d’Evola ne donne vraiment pas l’impression d’un bien grand sérieux ; je ne savais pas qu’il était d’origine sicilienne… De ce “Kulturbund” de Vienne, où il doit faire une conférence à la fin du mois, on m’avait écrit pour m’en demander aussi ; mais vous pensez si je peux faire un tel voyage pour cela, sans compter que c’est bien peu mon affaire ! Evola pensait obtenir que sa page du R.F. soit maintenue une fois par mois, mais il ne m’a pas donnée d’autres nouvelles depuis. Peut-être, si vous pouviez écrire quelques articles, cela pourrait avoir quelque utilité pour vous dans les circonstances présentes…
Je ne sais pas au juste où est Aller en ce moment, mais, comme on le sait sûrement à Paris, j’ai dit qu’on lui demande à la première occasion les renseignements pour “Prabodhachandradaya” (que je n’ai jamais eu l’occasion de voir moi-même) et pour le livre de Valbuena, je vous transmettrai cela.
J’ai entendu parler de ce rite de la consécration des églises, et j’ai vu plusieurs applications qui ne me paraissent pas très satisfaisantes ils me parlent de l’union des Églises d’Orient et d’Occident ; les autres (je me rappelle notamment le P. Sertillanges) disent que le latin est seulement la langue administrative de l’Église, tandis que le grec est sa véritable langue liturgique étant d’ailleurs la langue des Évangiles ; évidemment, toutes ces raisons sont assez superficielles…
À ce propos, je me suis souvent demandé pourquoi la Tradition chrétienne est la seule qui ne possède pas une langue sacrée à proprement parler ; qu’en pensez-vous ?
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 8 ноября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)