Le Caire, 10 février 1936
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu votre lettre avant-hier, et je me demande comment vous pouvez faire pour circuler ainsi avec un hiver pareil ! Les saisons sont maintenant aussi détraquées que tout le reste, ce dont il n’y a d’ailleurs pas à s’étonner…
Pour les leçons, c’est tout de même un peu mieux, mais il est évident que c’est encore loin d’être suffisant ; qui sait s’il va vous en venir d’autres ?… Quant à votre fils, ce que vous me dites à son sujet est vraiment bien étrange ; je ne savais pas qu’il n’était pas dans l’armée régulière ; espérons pourtant que rien de fâcheux n’arrivera !
Non, vous ne m’aviez pas parlé de cette admiration de [mots manquants] pour les Éthiopiens ; cela est curieux en effet… Il y a, dans l’histoire de l’Éthiopie bien des questions obscures ; il y a eu certainement là un centre spirituel, mais que peut-il en subsister encore actuellement ? Je ne sais trop ce qu’il faut penser de ces histoires de l’Arche d’Alliance cachée à Axum ou ailleurs ; quant au lion, il a toujours été l’emblème de la tribu de Juda, en tant que tribu royale, et il s’agit ici de l’héritage de Salomon… Mais on ne sait même pas exactement à quelle époque les Éthiopiens actuels sont venus là, car leur véritable pays d’origine est le Yémen, le pays de la reine de Saba ; et puis il y a aussi une population de Juifs qui paraissent très différents de ceux des autres pays, et sur lesquels on ne sait pas grand chose ; tout cela est assez énigmatique…
J’ai enfin reçu un mot d’Evola ; il devait faire une 2e conférence au “Kulturbund”, et il compte décidément rester à Vienne jusqu'à la fin de mars.
Le texte de l’Âtmâ-Bodha n’est pas très long ; quant à la difficulté, je ne saurais trop que vous en dire, car il y a bien longtemps que je n’ai vu tout cela…
Voici les nombres en chiffres arabes :
[partie manquante]
Il y a d’ailleurs quelques variantes pour certains : 2 et 3, dans les caractères d’imprimerie, sont [partie manquante] ; 4 au Magreb est [partie manquante] ; 5 dans l’Inde est [partie manquante].
À propos de ce que je vous écrivais la dernière fois, on me dit encore que les disciples de Sédir prétendent (probablement d’après lui) que c’est en français que se trouve le sens le plus exact des Évangiles, et que le français est la “langue sacrée” d’aujourd’hui ; c’est tout de même aller un peu loin comme fantaisie ! Sans doute, comme vous le dites, il y a toujours une origine sacrée dont on peut retrouver quelque chose dans les racines de n’importe quelle langue, mais celle-ci peut s’être éloignée plus ou moins, et il n’est pas douteux que pour les langues européennes modernes, l’éloignement est au maximum ; pour le latin et surtout pour le grec, on pourrait sans doute retrouver d’avantage, mais l’“humanisme” et le “classicisme” ont terriblement obscurci tout cela !
Pour en revenir aux Évangiles, il est bien certain qu’il y a là une apparence au moins de préoccupation morale qui cache le reste et le rend difficile à découvrir ; mais la raison de cette forme spéciale ne serait-elle pas qu’elle devait être appropriée à la mentalité occidentale ? Seulement, celle-ci s’est tellement bien [mots manquants] à notre écorce qu’elle en est arrivée à nier qu’il y ait autre chose ; c’était peut-être inévitable, mais à quoi cela peut-il bien mener encore dans ces conditions ? Je ne dis pas que le reste ne puisse pas se trouver si difficilement que ce soit ; mais si on y fait la moindre allusion, on soulève tout de suite, non seulement l’incompréhension, mais l’hostilité de tous les côtés… On pourrait aussi se demander pourquoi tout ce qui a existé comme tradition ésotérique ou initiatique en Occident s’est toujours enveloppé d’une forme qui paraît compliquée et embrouillée comme à plaisir ; est-ce simple mesure de précaution, ou bien y a-t-il à cela quelque autre raison encore ?
En principe, il est bien certain que toutes les traditions doivent donner les mêmes choses, et aussi complètement les unes que les autres, la différence étant seulement dans les formes ; mais en fait, je veux dire dans les conditions actuelles, le cas du Christianisme semble être une exception, en ce sens que le côté “intérieur” (d’ordre initiatique et non plus religieux) paraît bien y être tout à fait mort, tout autant que s’il s’agissait d’une tradition disparue ; si réellement toute transmission régulière a été rompue à cet égard, il n’y a évidemment aucun moyen d’y suppléer, et alors ce qu’on peut retrouver dans ces ordres n’a que tout juste la valeur d’une reconstitution archéologique…
Le but de la liturgie est, en somme, le même que celui de tous les rites : communication d’influences spirituelles, mise en rapport avec des états ou tout au moins des éléments supra humains. Mais, probablement en raison de son emploi spécial dan le Christianisme, ce mot de liturgie semble être restreint aux rites religieux ou similaires, en tout cas exotérique. En ce sens, il y a évidemment une liturgie ailleurs aussi que dans le Christianisme ; c’est peut-être dans l’Islam qu’on peut trouver ce qui est le plus comparable, avec la prière rituelle, ce qui d’ailleurs, en réalité, n’est pas du tout une “prière”, car ce mot n’a jamais voulu dire autre chose que “demande”, et ici il est tout à fait abusif… Dans le Brâhmanisme, il y a le rite des sacrifices du matin, de midi et du soir, etc. Il est bien entendu que tout ce qui n’a pas une forme fixée traditionnellement ne peux pas avoir de valeur de rite, ni par conséquent de liturgie dans le cas particulier où ce mot est applicable.
Pour ce qui est de la tradition grecque et de la difficulté qu’il y a à juger de la mesure dans laquelle elle s’était maintenue, je suis assez de votre avis ; mais, même s’il était resté autre chose sous l’apparence extérieure du “culte de la forme” (ce qui est d’autant plus probable qu’au moins les [mots manquants], je pense malgré tout que la période commençant au VIe siècle avant l’ère chrétienne celle qu’on appelle “classique”, a été, spirituellement, une période de décadence et d’obscurcissement, sinon tout à fait de confusion. Quant à la prétendue opposition de Dionysos et d’Apollon, je me suis toujours demandé si elle répondait à quelque chose de réel, et je n’ai jamais rien pu trouver qui l’indique ; est-ce seulement une invention de Nietzsche ou bien quelqu’un d’autre avait-il eu déjà cette idée avant lui ? En tout cas, elle me paraît ne reposer sur aucune donnée traditionnelle authentique…
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 10 февраля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)