Le Caire, 18 décembre 1934
Cher Monsieur et ami,
Quelle suite d’événements fâcheux vous m’apprenez toujours ! Ce changement de domicile ; et surtout l’incertitude de trouver un logement où vous puissiez rester d’une façon stable, tout cela a dû vous causer encore bien des tracas ; enfin, heureusement que vous avez tout de même pu arranger cela comme vous le dites dans la dernière partie de votre lettre…
D’un autre côté, c’est quelque chose que vos enfants aient réussi à leurs examens, mais il est certain que, comme vous le dites [mots manquants] n’est pas fini ainsi ; qu’allez vous faire maintenant ? Peut-être auriez-vous mieux fait de ne pas renoncer à l’enseignement du lycée, parce que c’est toujours plus sûr que les leçons ; mais pourtant je ne comprends que trop bien que vous n’aimiez pas cela…
Quel temps pouvez-vous bien avoir maintenant dans votre région ? La montagne doit être pleine de neige ; sortez-vous malgré cela ?
Evola m’a écrit il y a quelques temps qu’il quittait Capri pour rentrer à Rome, mais qu’il devait en repartir vers le milieu de décembre pour aller passer 2 mois à Vienne ; je ne m’explique pas très bien la raison de ces voyages continuels… Ce qu’il a écrit au sujet du récent congrès de philosophie doit être en relation avec cette préoccupation d’unir science et religion à laquelle vous faites allusion ; je ne suis pas très au courant de tout ce qui se passe dans tout cela, mais il faut croire que les Catholiques, comme les autres, sont de plus en plus infectés par l’esprit moderne. Comme vous le dites, où va-t-on, et à tous les points de vue ? Dans toutes les lettres que je reçois et où il est plus ou moins question de la situation actuelle, qu’elles viennent de n’importe quel pays de l’Europe, on sent partout la même inquiétude et la même impression d’instabilité croissante ; comment tout cela finira-t-il ?
Vous avez bien raison pour l’unité traditionnelle ; mais dès lors qu’il y a des degrés dans cette unité, il faut forcement faire des distinctions et situer quelque chose à sa place, et je n’ai jamais voulu dire autre choses. On est bien obligé aussi de constater que le mot “religion”, dans son emploi actuel tout au moins, ne s’applique pas à l’ensemble, mais seulement à quelque chose de bien défini, au-delà de quoi il y a autre chose. Il ne s’agit pas de rejeter ou d’exclure ce qui s’appelle “religion”, mais seulement d’en marquer le domaine légitime ; du reste, l’attitude de ses représentants actuels le rend plus indispensable que jamais, puisqu’ils ont la prétention de nier tout ce qui dépasse ledit domaine ; et, s’il y a là une discontinuité de fait, c’est bien à eux qu’elle est due. Je comprends bien vos raisons, mais tout de même on ne peut pas, pour des considérations d’opportunité, aller à l’encontre de la vérité. Je ne crois d’ailleurs pas qu’il faille s’exagérer le danger à cet égard, car, dès lors qu’on se maintient strictement à un certain niveau, cela n’atteint pas beaucoup ceux qui ne peuvent pas comprendre ; je dirais même que cela peut plutôt les décourager de se mêler de ces choses pour lesquelles ils ne sont pas faits ; ce qui est dangereux, ce sont les “vulgarisations” et les contrefaçons… Vous semblez d’autre part, donner au mot “orthodoxie” un sens seulement religieux ; pourquoi ? Il s’applique à tous les degrés ; dès lors qu’on tient à la hiérarchie, comment pourrait-on le contester ?
En hâte, toujours bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 18 декабря 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)