Le Caire, 1er octobre 1934
Cher Monsieur et ami,
Je suis désolé de voir que les nouvelles que vous avez à me donner ne sont toujours pas meilleures ; que de complications encore dans votre existence, et que ces allées et venues, en surcroît des leçons, doivent être fatigantes pour vous ! Je me demande souvent comment vous pouvez tenir au milieu de tout cela ; et comme vous le dites, que faire ? Je ne saurais vraiment trop quel avis vous donner ; il est certain que, si vous pouviez continuer encore pendant deux ans, cela vaudrait mieux, car ensuite vous auriez tout de même moins de préoccupations pour vos enfants ; mais d’un autre côté, je comprends que vous soyez excédé de tout cela… Ce qui est vraiment singulier, c’est que, en dehors de votre famille, vous puissiez faire ce que vous voulez dans ce milieu dont les idées, d’après ce que vous dites, doivent pourtant être plutôt étroites ; c’est encore quelque chose qu’on vous laisse la tranquillité de ce côté !
Reçu un mot de Taillard, sur le point de repartir pour Tunis ; il est décidément tout à fait installé à Amilcar, par Carthage, sur un petit plateau dominant le golfe de la Goulette. Il dit qu’il avait dû oublier de m’annoncer son mariage avec Mme B. ; naturellement, comme je ne le savais que par vous, j’étais censé l’ignorer et ne lui en avais rien dit.
Evola m’a envoyé une carte de Capri ; il y est dit-il, pour 2 ou 3 mois.
Fr. Schuon est un jeune homme de 26 ans, d’origine allemande-alsacienne ; je ne l’ai jamais vu, mais il me paraît doué de façon assez particulière ; il m’est malheureusement impossible de vous raconter par lettre l’histoire de son voyage en Algérie et de la manière plutôt extraordinaire dont il a été “mené” chez le Cheikh Ahmed El Alaoui, qui vient de mourir… Sous son influence, un certain nombre de jeunes gens de ses amis, à Bâle et à Lausanne, se réunissent pour étudier en commun, en se basant surtout sur mes ouvrages ; ils paraissent tous très sérieux, certainement beaucoup plus que les Français de leur âge ; en France, les esprits sont vraiment par trop superficiels, à de bien rares exceptions près !
Pour ce que vous me dites du calme de cette mère qui a perdu son fils, si un tel cas est si exceptionnel en Europe, je pense bien que la faute n’en est pas au Christianisme, mais à la mentalité occidentale ; n’est-ce pas parce que celle-ci est presque uniquement tournée vers les choses extérieures qu’elle manifeste de telles angoisses en face de la mort ? Et, bien entendu, cette tendance n’a fait qu’aller toujours en s’accentuant au cours de la déviation moderne… D’autre part, pour ce que vous dites de la religion et de l’unité de la Tradition, je suis bien de votre avis en principe ; mais, tout de même, la religion est seulement la “shariyah”, c’est-à-dire la partie extérieure, appui nécessaire de l’autre, mais ne se confondant pas avec elle. Ne pas parler d’ésotérisme, ne serait-ce pas méconnaître la façon même dont est constituée la tradition chrétienne, tout à fait comparable sous ce rapport à la tradition islamique ? Mais, dans celle-ci, l’ésotérisme est toujours vivant, tandis que, dans le Christianisme, il ne semble pas qu’il en soit ainsi, et la tendance actuelle est même de le nier totalement… sans saisir ce qu’il peut être.
Ne manquez pas de me redonner bientôt de vos nouvelles.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 1 октября 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)