Le Caire, 7 mars 1930
6 shawwad 1345
Cher Monsieur et ami,
Après une excellente traversée, je suis arrivé à Alexandrie samedi et ici dimanche ; j’aurais voulu vous écrire tout de suite, d’autant plus que votre lettre date déjà de près d’un mois, mais je n’ai pas pu en trouver le temps jusqu’ici. Mon arrivée a coïncidé avec le début des trois jours de fête de ‘Aïd es-sephir, ce qui m’a occasionné quelque difficulté pour rencontrer les personnes que j’avais à voir tout de suite, et c’est pourquoi tout mon temps a été pris en allées et venues diverses.
Je ne peux malheureusement pas vous donner le renseignement que vous me demandez : je ne sais pas le prix du voyage, car je dois vous dire que ce n’est pas moi qui en ai fait les frais ; je pense que cela doit être assez coûteux. Je suis venu ici avec plusieurs personnes qui retourneront en France dans un mois environ, et ensuite je resterai seul. Nous devons aller à Louqsor la semaine prochaine ; après cela, il est probable que je ne bougerai plus guère du Caire, à moins qu’il n’y ait pour cela des raisons sérieuses.
Mon adresse est : poste restante, bureau central, Le Caire. Tout le monde me dit en effet que c’est ce qu’il y a de plus simple et de plus sûr ; les adresses ici sont souvent compliquées, et, si on ne les transcrit pas très exactement, il peut se produire des erreurs.
Il faudrait que vous me disiez exactement ce que vous voudriez pouvoir trouver ici, comme leçons ou autre choses, et alors je m’informerais. Il y a ici une Association de jeunes gens musulmans (Gama’ïsh es-Shubbâr el-Meslimin) où on ne sait que faire pour me rendre service et m’aider dans toutes les choses qui pourraient être embarrassantes pour moi, surtout au début. On s’occupe dès maintenant de me trouver un logement ou une pension à peu de frais pour le moment où je serai seul.
Je pense que, chez les chrétiens (ou soi-disant tels), on ne trouverait guère un pareil appui en arrivant dans une ville où on ne connaît encore personne. C’est à cette Association que je pourrai savoir s’il aurait moyen de trouver quelque chose pour vous.
J’ai reçu hier une nouvelle lettre de Taillard, qui m’envoie une introduction d’un de ses amis pour un sheikk d’El Azhar.
On m’avait parlé d’un sheikk qu’on disait être un personnage tout à fait extraordinaire, et que je pensais voir en Haute Égypte, en allant à Louqsor ; mais j’ai appris hier qu’il était mort il y a près d’un an.
Je suis désolé de ce qui vous est arrivé au sujet de ce numéro de “La Torre” que vous aviez voulu m’envoyer. J’ai reçu le second numéro avant mon départ de Paris, je l’ai lu un peu rapidement, mais, autant que je m’en souviens, c’est à peu près la même chose que le premier, c’est-à-dire que, en dehors de votre article, il n’y a pas grand chose. Je me demande s’il sera jamais possible d’arriver à faire quoi que ce soit de bon avec Evola.
Je n’ai plus jamais entendu parler de la fameuse histoire du procès ; je ne sais pas du tout ce qu’il en est advenu.
Probst et Taillard m’ont en effet parlé de cette revue “Dios” de Mexico ; je me demande ce qu’il y a au juste au fond de tout cela. Pour ma part, je me méfie toujours a priori de tout ce qui vient du monde occidental, car jusqu’ici je n’y ai rien trouvé de sérieux.
J’espère avoir bientôt de vos nouvelles ; votre grippe est-elle passée ? Quant à moi, je vais bien mieux déjà, quoique je souffre encore un peu de la gorge ; il faut un certain temps pour que cela disparaisse tout à fait.
À vous bien cordialement
René Guénon
Каир, 7 марта 1930 г.
(перевод на русский язык отсутствует)