Paris, 10 février 1930
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu vos deux lettres, ainsi que la carte dans laquelle vous m’annonciez l’envoi de “La Torre” ; mais celle-ci ne m’est jamais parvenue, bien que, d’après ce que vous me disiez, vous me l’ayez adressée recommandée. Par contre, le numéro qu’Evola m’a envoyé m’est bien arrivé, quoiqu’il ait été expédié comme imprimé ordinaire ; c’est à n’y rien comprendre. J’ai eu ce numéro juste en même temps que votre seconde lettre de même, le dernier nº de “Krur” m’était arrivé en même temps que la première ; cette double coïncidence est assez bizarre.
Voilà déjà un certain temps que je veux vous écrire, sans pouvoir y arriver, pour vous annoncer une nouvelle quelque peu imprévue : je pars pour l’Égypte le 20 février, c’est-à-dire ce jeudi en huit. Cela s’est décidé d’une façon très subite ; je ne suis pas fâché d’avoir enfin trouvé une occasion de faire ce voyage, dont il était question depuis 1911, et qui se réalise ainsi au moment où je n’y pensais pas. Je ne sais pas au juste combien de temps je resterai ; ce sera probablement quatre ou cinq mois.
Avec ce départ si proche, je suis tout à fait bousculé par toutes sortes de choses qu’il faut que j’arrive à faire d’ici là. Il faut surtout finir d’organiser l’affaire d’édition, de façon à ce que tout soit complètement prêt à marcher quand je partirai ; tout va d’ailleurs très bien de ce côté.
J’ai reçu hier une lettre très gentille de Taillard, à qui j’avais écrit il y a quelques jours pour lui demander s’il n’aurait pas besoin de quelques renseignements que je pourrais lui obtenir pendant mon séjour en Égypte. Il me parle de cette singulière chose de la “Vie Impersonnelle”, et Probst, dont je reçois une lettre aussi à l’instant, m’en parle également ; il paraît que cela vient de Mexico, ce que j’ignorais. Je me demande quelle importance cela peut avoir ; qu’en pensez-vous au juste ?
Le livre dont vous me parlez est “Le Secret de la Chevalerie”, de V.E. Michelet ; il est bien, quoique manquant un peu de précision sur certains points. Ce petit volume fait partie de la série des “Cahiers du Portique”, que nous avons maintenant prise dans nos éditions ; le prix en est de 12 francs.
Pour le cas où vous en auriez besoin, voici l’adresse (ou plutôt les adresses) de notre maison Didier et Richard, 56, rue Mazarin, Paris (IVe), et 9, Grande Rue, Grenoble (Isère). Le titre général, qui a été définitivement choisi pour les éditions, après plusieurs modifications successives, est “L’anneau d’Or”.
Pour “La Torre”, vous avez tout à fait raison ; ce n’est pas fameux à aucun point de vue ; la présentation extérieure est même tout à fait mauvaise, et le format est abominable ; pourquoi avoir donné cet aspect de journal ? Quant aux articles, il n’y a à peu près rien dans la plupart ; la présence du vôtre, au milieu de tout cela, paraît d’une terrible ironie. Je me demande ce qu’on pourra faire ; Taillard ne m’en parle pas ; enfin, comme vous le dites, attendons que vos autres articles aient paru dans les prochains numéros. Comme vous le comprendrez facilement, je ne peux pas songer à préparer quoi que ce soit en ce moment, avec ce voyage si proche et tout ce que j’ai à faire ; on verra quand je serai en Égypte. Si je fais quelque chose, il est entendu que je vous l’enverrai directement pour que vous le traduisiez ; merci d’avance.
Comment allez-vous maintenant ? Avez-vous toujours autant de neige ? Ici, le temps, qui avait été constamment humide, est changé et s’est mis au froid depuis trois ou quatre jours. Je suis plus ou moins grippé depuis près d’un mois, mais je n’ai guère le temps d’y faire attention ; je compte sur le changement de climat pour me remettre.
Je regrette que ce voyage doive encore reporter notre rencontre jusqu’à l’époque des grandes vacances ; mais il fallait profiter des circonstances favorables.
Vous pourrez toujours m’écrire ici, du moins jusqu’à nouvel ordre je vais charger un ami de me faire parvenir ma correspondance tant que je n’aurai pas une adresse tout à fait stable.
Très cordialement à vous.
René Guénon
Париж, 10 февраля 1930 г.
(перевод на русский язык отсутствует)