Le Caire, 6 décembre 1933
Cher Monsieur et ami,
C’est à mon tour d’être, cette fois encore, bien en retard pour vous répondre ; mais j’ai, moi aussi, une excuse qui n’est que trop valable. C’est que je viens d’être sérieusement souffrant pendant tout un mois : une trop grande fatigue, dont je me ressentais depuis longtemps déjà, et où les ennuis et les préoccupations sont certainement pour beaucoup, s’est porté sur la vue, dont j’ai même été complètement privé pendant plusieurs jours. Cela va beaucoup mieux maintenant, mais je me fatigue encore assez vite, et pourtant je n’ai guère le temps de me reposer, car naturellement je n’ai rien pu faire pendant tout ce temps, et je suis effrayé de toutes les choses qui se sont accumulées, correspondance et autres ; je ne sais vraiment pas comment je vais pouvoir arriver à m’en sortir !
Avec cela, j’ai toujours de sérieux ennuis avec mes histoires d’éditeurs : la maison Bossard a été déclarée en faillite, et il s’agit maintenant de [mots manquants] les deux livres que j’ai là ; on fait des démarches pour cela en ce moment, mais il n’y a pas encore de solution, si bien que je suis loin d’être tranquille. D’autre part, il a couru des bruits bizarres et contradictoires au sujet des éditions V. [Véga] ; la seule chose sûre est qu’elles déménagent au 1er janvier prochain, mais pour quelles raisons et pour aller où, je n’ai pas pu le savoir encore ; avec cette “maison du mensonge”, on peut s’attendre à n’importe quoi…
Par surcroît, il y a eu, tout dernièrement, une singulière machination pour m’inciter à retourner en France ; mais le piège était vraiment trop grossier pour que je m’y laisse prendre. On ne saurait croire tout ce que ces brigands sont capables d’imaginer ; mais quoi qu’ils fassent, j’arrive toujours à découvrir leurs agissements.
Voilà mes nouvelles, et vous voyez qu’elles ne sont pas brillantes ; mais les vôtres n’étaient guère bonnes non plus quand vous m’avez écrit, et cela m’inquiète aussi. Comment pourriez-vous bien trouver un moyen pour sortir de tout cela ? C’est véritablement extraordinaire en effet que votre santé y résiste tant bien que mal, sans parler de la fatigue de tant de leçons… Je sais aussi qu’il y a là des choses qui ressemblent, par certains côtés, à celles qui me sont arrivées et qui m’arrivent encore ; tout cela est bien étrange ! Tachez de me redonner des nouvelles sans trop tarder ; je souhaite qu’elles soient plus rassurantes…
À propos, vous ai-je jamais dit que la mère de ma nièce est morte il y a quelques mois, après une singulière et terrible maladie contre laquelle personne n’a rien pu faire ? Ce que vous me racontez me rappelle ses scènes de folie ; et il y avait aussi des prêtres qui jouaient un rôle là-dedans, mis d’ailleurs eux-mêmes en mouvement par un abominable sorcier, ainsi que j’en ai eu la preuve l’an dernier sans l’avoir cherchée ; cela ne faisait d’ailleurs que confirmer ce que j’avais toujours soupçonné depuis le début.
Rien de Taillard depuis quelques temps ; il est vrai que j’ai répondu à ses dernières lettre avec tant de retard qu’il peut bien tarder un peu aussi à son tour… Je n’arrive jamais à être à jour pour ma correspondance, même en temps normal ; avec ce qui vient de m’arriver, c’est encore bien autre chose maintenant !
Quant à Evola, il m’a écrit de Capri, où il a passé quelques temps après son séjour au Tyrol, puis de Rome à son retour ; et il m’a envoyé, pour que j’en prenne connaissance des épreuves de son nouveau livre, “Rivolta contro il Mondo moderno”, qui doit paraître ces temps-ci. En un sens, c’est tout de même mieux que ce qu’il écrivait autrefois ; mais c’est encore assez “mélangé”, et on y retrouve toujours certaines vues plus que contestables. Du reste, comme vous pouvez le penser, toutes les idées ne sont pas de lui ; je suis cité assez souvent, et vous l’êtes aussi plusieurs fois. D’autre part, il a réussi à faire paraître une édition allemande de son “Imperialismo pagano”, qui, d’après ce qu’il m’a dit, est complètement remanié et très différent de l’édition italienne. Je ne savais pas ce que vous me dites au sujet de l’histoire d’“Ur” ; la bêtise des gens est décidément quelque chose d’inimaginable !
Je vois par votre lettre que Scarleta a fait paraître un nouveau volume ; je ne l’ai pas vu et n’en avais même pas entendu parler ; quel en est donc le titre ? Il est assez étonnant qu’il ne me l’ait pas envoyé, mais peut-être est-il contrarié, et voici pourquoi : il a demandé, il y a quelques mois, qu’on publie dans le “Voile d’Isis” une note dans laquelle il revendiquait, contre je ne sais plus qui, la priorité de certaines choses que l’autre se serait appropriées sans le citer ; question purement littéraire et de vanité assez ridicule, sans aucun intérêt ; naturellement, on ne pouvait accepter d’insérer cela ; il se peut que cela l’ait mécontenté. Quand à Ricolfi, il m’a chaleureusement remercié de mon article, qui était pourtant assez sévère ; lui du moins ne semble pas avoir tant de prétentions, et il reconnaît plus volontiers ses insuffisances ; mais il me posait, sur différentes choses que j’avais dites, des questions véritablement enfantines !
À propos de cet article, je me suis aperçu, après vous avoir écrit la dernière fois, que j’avais oublié de répondre à ce que vous me demandiez pour la phrase latine que j’y avais cité. Voici ce que c’est :
Docilitas … Locet illos ab illorum vilitate abstineri data novitiis noticia vitiorem.
C’est un procédé de définition par décomposition et développement de mots, et c’est en quoi cela me rappelle le “nirukta”. Inutile de dire que cela n’a rien à voir avec une étymologie vraie ou supposée ; mais c’est justement là ce que les gens comme Ricolfi ont bien de la peine à comprendre.
Mon étude sur Saint Bernard n’a pas une très grande importance ; on m’avait demandé cela, il y a 6 ou 7 ans, pour un recueil de vie de saints en deux volumes, dont chaque chapitre devrait être écrit par un auteur différent ; il fallait un nombre de pages déterminé, ce qui est très désagréable ; mais comme c’était assez bien rétribué, j’ai accepté tout de même. Ensuite, une autre maison d’édition m’a demandé de la publier dans une brochure séparée (Éditions Publiroc, 53, rue Adolphe Thiers, à Marseille) ; il y a plus de 3 ans que celle-ci a paru, et je n’avais plus jamais entendu parler de rien ; ces temps derniers, je me suis décidé à écrire pour demander des comptes, et j’ai été tout surpris d’apprendre qu’il s’en était vendu plus de 1300 exemplaires…
Il me semble que j’avais encore d’autres choses à vous dire, mais je ne sais plus…
Écrivez-moi bientôt si vous le pouvez.
Toujours bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 6 декабря 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)