Paris, 25 décembre 1929
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
Voilà bien des fois que je me propose de vous écrire, et j’y pensais encore quand votre carte m’est parvenue. J’ai bien reçu votre lettre recommandée, ainsi que son contenu dont je vous remercie. Excusez-moi d’avoir tant tardé ; depuis mon retour ici, j’ai été constamment surchargé de travail, et cela ne diminue pas ; j’espérais être un peu plus libre pendant cette période de fêtes, mais je vois qu’il n’en sera rien. Aussi, malgré mon désir de m’entretenir avec vous, je crois que vraiment il vaut mieux que vous remettiez encore votre voyage à un peu plus tard, car j’ai si peu de temps à moi que nous n’aurions guère la possibilité de nous voir tranquillement, et alors ce ne serait pas la peine que vous vous déplaciez. Vous parlez de Pâques ; peut-être irai-je à Blois à ce moment-là, mais, à vrai dire, je ne peux guère prévoir encore ce que je ferai dans si longtemps.
Je vais certainement mieux qu’avant les vacances, mais, depuis que je suis revenu à Paris, je souffre de nouveau de la gorge, ce qui est assez pénible ; il fait très humide, et cela m’est tout à fait contraire.
J’ai cherché le livre que vous m’aviez demandé ; ce que j’ai ici, ce sont les morceaux choisis de Des Granges, et j’ai aussi l’Histoire de la littérature française du même auteur ; dois-je vous envoyer le premier de ces deux volumes, ou bien les deux s’ils peuvent servir ? Bien entendu, je n’en ai nullement besoin ; ils sont donc à votre disposition.
Merci pour vos renseignements sur la panthère ; j’ai communiqué le texte du Bestiaire à Charbonneau, qui a été très heureux de la joindre à sa collection de documents sur les symboles du Christ.
À vrai dire, le livre de Marqués-Rivière n’est pas bien fameux, et je ne crois pas qu’il puisse vraiment vous intéresser ; il n’est guère question que de phénomènes là-dedans ; il paraît que c’est l’éditeur qui a voulu cela… C’est bon pour les gens qui, ne connaissant encore rien, peuvent être attirés par ce côté un peu bizarre ; encore est-il bien à craindre que ceux-là n’aillent pas plus loin. Les articles parus dans le “Lotus Bleu” sont bien meilleurs et plus sérieux ; mais, comme ils vont très probablement être réunis en volume, je crois qu’il vaut mieux attendre. Il vient aussi de paraître un second livre de Mme David-Neel, intitulé “Mystiques et Magiciens au Thibet”, mais je ne l’ai pas encore vu (le premier n’était qu’un récit de voyage assez quelconque). Quant au livre de Mukerji, ce qu’il contient de bien, c’est la première partie, où il raconte son éducation ; la seconde, sur son séjour en Amérique, n’a rien de particulièrement remarquable. On vient de faire paraître la traduction d’un autre ouvrage du même auteur, intitulé “Le visage de mon frère” ; je n’ai fait que le parcourir ; il semble qu’il y a aussi d’assez bonnes choses ; mais je pense bien que tout cela ne vous apprendrait pas grand’chose de nouveau.
Evola m’a écrit deux fois en ces derniers temps, et pour une chose plutôt désagréable : il paraît qu’il est décidément en procès avec Reghini, et que celui-ci a sorti une lettre de moi dans laquelle il était question de sa manie de reproduire des phrases et des passages entiers sans en indiquer la provenance ; il paraissait assez mécontent. Je lui ai répondu en tâchant de le calmer et de lui faire comprendre que je ne voulais pas me mêler de cette histoire. De Reghini lui-même, je n’ai pas eu de nouvelles depuis plus de six mois, je ne sais pas du tout pourquoi.
Evola m’a parlé en même temps de la modification de la revue et de son changement de titre ; tant mieux si vous y écrivez, cela lui donnera peut-être une orientation un peu différente de celle qui a été suivie jusqu’ici. Quant à moi, il faut attendre un peu et voir comment cela tournera ; pour le moment, je trouve que ma collaboration est rendue plus difficile par l’article concernant mon dernier livre, et qui marque une divergence irréductible sur un point essentiel, la question des rapports entre les Brâhmanes et les Kshatriyas. D’autre part, je suis trop pris en ce moment pour envisager encore autre chose ; j’ai déjà le “Voile d’Isis” qui m occupe assez (ce n’est pas toujours si facile de trouver le temps de faire un article régulièrement chaque mois, sans parler des comptes-rendus), et je ne peux pas le lâcher alors qu’on est enfin arrivé, non sans peine, à lui donner une allure vraiment sérieuse. Enfin, nous reparlerons de cela dans quelque temps, quand je serai un peu plus tranquille, et quand les premiers numéros de la nouvelle revue auront paru, ce qui permettra de mieux voir ce qu’elle sera dans l’ensemble. Pour le titre, ce n’est pas ce que vous aviez suggéré ; il paraît que ce sera “La Torre”.
Taillard vous a-t-il appris quelque chose d’intéressant dans sa dernière lettre ? J’ai donné dernièrement son adresse à un jeune officier de marine qui est à Bizerte et qui s’intéresse aux questions islamiques ; je ne sais pas s’il l’a vu.
Tous mes meilleurs vœux, cher Monsieur et ami, pour l’année qui va bientôt commencer, et croyez-moi toujours bien cordialement vôtre.
René Guénon
Париж, 25 декабря 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)