Paris, 6 avril 1929
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
Je me reproche de n’avoir pas répondu tout de suite à votre si bonne lettre, mais il y a des jours où je n’arrive pas à avoir un instant à moi, ou bien, quand j’ai fini les choses indispensables, je suis si fatigué qu’il ne m’est pas possible d’écrire ni même de lire. C’est vous dire que mon état de santé est toujours le même ; j’ai des malaises bizarres, qui prennent toute sorte de formes, et contre lesquels aucune médication ne peut rien. Évidemment, tout cela est la conséquence de tout ce qui m’est arrivé ; même si je peux m’en remettre, je crois que ce sera bien long. Vous avez raison de dire que je ne devrais pas me laisser abattre mais, en réalité, c’est la résistance de l’organisme qui est à bout. Si on s’est proposé de m’empêcher de continuer mes travaux (et au fond il n’y a pas autre chose là-dedans), je dois reconnaître qu’on n’y réussit que trop bien, tout au moins pour le moment.
Pour ce qui est de l’organisation matérielle, j’arrive à peu près à m’arranger avec l’aide de la femme de ménage, et je tâche de ne pas trop penser à ce qui pourra survenir par la suite ; mais c’est difficile, car, un jour ou l’autre, je me trouverai forcément en face de questions très compliquées pour moi. Par exemple, je serai obligé d’aller à Blois aux vacances, ne serait-ce que pour peu de temps, afin de régler beaucoup de choses ; mais je ne sais pas du tout comment je pourrai me tirer d’affaire dans cette maison, d’autant plus qu’il est tout à fait impossible de trouver une femme de ménage.
À propos des vacances, merci beaucoup des intentions que vous m’exposez ; je serais très heureux de ce séjour avec vous mais j’avoue que je n’ose guère faire de projets plusieurs mois à l’avance ; enfin, on pourra peut-être trouver un moyen d’arranger les choses, nous en reparlerons d’ici là. En tout cas, j’espère bien que nous arriverons à nous revoir, et je vous suis bien reconnaissant de cette idée, ainsi que de l’offre que vous me faites de venir ici en cas de besoin. D’un autre côté, Reghini et Mikulski voudraient aussi que j’aille en Italie, et Mikulski m’écrivait même qu’il fallait que je vienne tout de suite à Rome, ce qui n’est pas possible, car j’ai ici des occupations que je ne peux pas abandonner. Je ne sais donc pas trop comment tout cela s’organisera cet été ; cela dépend bien aussi un peu de ce que sera mon état de santé.
Je n’avais plus entendu parler de ces misérables gens, mais il faut croire qu’ils ne se résigneront pas à me laisser tranquille : ce matin, je reçois une lettre me réclamant les vêtements et autres affaires de Françoise qui sont restés ici ; c’est de l’audace ! Vous pensez bien que, après ce qui s’est passé, j’aime mieux donner ces affaires à n’importe qui que de les leur envoyer.
Hackin est reparti pour l’Afghanistan il y a environ trois semaines ; je ne sais pas combien de temps il doit y rester.
Je n’ai pas encore récrit à Jossot ; je me suis trouvé à peu près aussi en retard avec lui que vous avec Taulard.
Evola ne m’a pas envoyé le n° 2 de “Krur”, mais je l’ai eu tout de même d’un autre côté ; la feuille qui y est jointe doit être en partie la reproduction de l’attaque dont je vous avais parlé. Il s’agissait d’un article paru dans “Roma Fascista”, après avoir été d’ailleurs refusé par plusieurs autres journaux. Là aussi, il y avait l’accusation d’appartenir au Grand Orient, qui est tout à fait fausse ; il allait jusqu’à demander le “confino”, ou tout au moins l’éloignement des écoles publiques. Cela n’a pas produit du tout l’effet attendu, et Evola a été jugé très sévèrement dans beaucoup de milieux. Il ne s’en est pourtant pas tenu là, et il a fait paraître encore un autre article dans le journal “Patria” ; on ne voulait pas l’insérer tout d’abord, mais on l’a fait après avoir communiqué la chose à R. et pour lui donner l’occasion d’une réponse. D’autre part, R. et P. ont déposé une plainte qui suit son cours ; voilà où en sont les choses d’après les dernières nouvelles que j’ai reçues.
Merci encore, cher Monsieur et ami, et très cordialement à vous.
René Guénon
Париж, 6 апреля 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)