Paris, 23 mars 1929
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
Je pense que vous avez bien reçu ma dernière lettre, en réponse à celle où vous m’accusiez réception de mon envoi ; depuis lors, il s’est encore passé bien des choses fâcheuses. La catastrophe que je redoutais s’est produite ; ma misérable belle-sœur, me prenant en traître, a fait irruption ici il y a dix jours, et a enlevé sa fille dans les conditions les plus révoltantes. J’ai appris alors des choses inouïes, qui dépassent encore de beaucoup tout ce que j’aurais pu supposer ; j’étais entouré d’un véritable réseau d’espionnage et de trahison. Ce qui est le plus effrayant, c’est que l’enfant elle-même jouait un double jeu : pendant qu’elle protestait chaque jour qu’elle ne me quitterait pas, qu’elle tenait à rester avec moi, elle écrivait à sa mère, à mon insu, des lettres destinées à servir en cas de besoin et dans lesquelles elle disait qu’elle voulait aller avec elle. Bien entendu, ce n’est pas d’elle-même qu’elle a fait cela ; il y a deux femmes qui s’introduisaient chez moi en mon absence, et ce sont elles, évidemment, qui lui dictaient ces lettres (les voisins, qui ont été assez lâches pour ne pas m’avertir, commencent à parler maintenant). Tout de même, à son âge, on doit savoir ce qu’on dit et ce qu’on fait ; aussi, maintenant que je sais ces choses, je n’en voudrais plus à aucun prix. J’éprouve un dégoût et un écœurement qui vont au-delà de tout ce qu’il est possible d’exprimer ; ce serait un soulagement d’être délivré de toute cette boue si mon isolement ne devait amener, au point de vue matériel, des complications presque insolubles pour moi ; mais je crois que tout vaut mieux que de vivre au milieu de telles ignominies.
Naturellement, ma santé s’est encore ressentie de cette affaire, et mon état va plutôt en s’aggravant qu’en s’améliorant ; je ne sais pas du tout comment cela finira. Avec cela, il m’est absolument impossible de travailler à quelque chose d’intéressant, et c’est bien là le résultat qu’on voulait obtenir. En effet, tout a été machiné avec une habileté infernale ; ce n’est sûrement pas cette détraquée qu’est ma belle-sœur qui a été capable de combiner cela ; on a utilisé son fanatisme sectaire pour la lancer contre moi. En pensant à la fin de l’histoire de “Regnabit” et aux lettres d’insultes et de menaces que j’ai reçues de ce côté l’an dernier, je crois qu’il n’est pas bien difficile de deviner d’où tout cela est parti. Je me demande ce qui va bien pouvoir encore m’arriver maintenant ; si j’étais mieux pourtant, ce serait beaucoup moins inquiétant mais mon organisme ne peut plus résister à ces chocs répétés.
Et vous, comment allez-vous en ce moment ? J’espère que vous pourrez me donner bientôt de vos nouvelles.
Avez-vous eu connaissance de l’extraordinaire attaque d’Evola contre Reghini ? Je ne sais plus très bien où j’en suis, mais il me semble que cela est arrivé depuis la dernière fois que je vous ai écrit. Vraiment, cela dépasse les bornes permises ; si vous n’êtes pas au courant de la chose, dites-le moi, et je vous donnerai quelques détails.
J’ai reçu une lettre de Jossot il y a quelques jours ; il a perdu sa nièce il y a six mois ; ce que j’ignorais, et il semble en avoir été très affecté ; mais, à un autre point de vue, il paraît moins découragé qu’il y a quelque temps.
Je ne vous écris pas plus longuement, car je me sens tout à fait fatigué.
Croyez toujours, cher Monsieur et ami, à ma très cordiale sympathie.
René Guénon
Париж, 23 марта 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)