Paris, 4 mars 1929
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu ce matin votre lettre avec son contenu intact ; je ne veux pas tarder à vous en remercier et à vous tranquilliser sur le sort de cet envoi. Je pensais bien que vous attendriez d’avoir reçu le paquet pour me répondre ; je suis content de savoir qu’il vous est bien parvenu mais c’est effrayant qu’il y ait encore des droits de douane à payer pour cela. Ce que vous dites pour les cachets de cire me fait penser à une dernière difficulté que j’ai eue pour envoyer ce paquet : on a failli me le refuser au bureau du chemin de fer parce qu’il fallait des cachets et que je n’en avais pas mis ; heureusement, il s’est trouvé un employé complaisant qui a arrangé cela lui-même. Enfin, puisque tout s’est bien terminé, il ne faut plus y penser ; je ne suis pas du tout disposé à refaire les mêmes démarches pour Evola, d’autant plus qu’il est presque sûr que je n’arriverai pas cette fois à trouver tous les numéros. J’attendais donc votre lettre pour répondre à Evola ; je viens de le faire dans le sens que vous m indiquez. Il est bien entendu que, si vous lui prêtez ces revues, il faudra vous assurer qu’il vous les rendra ; enfin, vous verrez vous-même ce que vous devez faire, d’autant plus que je ne lui affirme pas que vous les avez. Je ne sais pas plus que vous pourquoi il veut lire ces articles ; il est bien possible que ce soit, comme vous le dites, pour y trouver des idées pour les siens, puisque c’est son habitude de prendre ainsi un peu partout. Il n’y a en effet rien d’intéressant dans “Regnabit” en dehors de mes articles et de ceux de Charbonneau ; ceux-ci sont des fragments de cet ouvrage sur les symboles du Christ qu’il prépare et auquel j’ai fait allusion dans une note du “Roi du Monde” ; mais je crois qu’il en aura encore pour un certain temps avant de l’avoir terminé.
Il n’y a toujours pas grande amélioration dans ma santé ; une recrudescence du froid, ces jours derniers, m’a causé un nouvel accès de grippe ; ce n’aurait sans doute été qu’un simple rhume dans d’autres conditions, mais, avec mon état, cela amène tout de suite de la courbature et des douleurs de toute sorte. Quant à mes ennuis, il n’y a, je crois, rien de nouveau depuis la dernière fois que je vous ai écrit ; je ne sais pourtant si je vous ai dit que ma belle-sœur m’avait envoyé une lettre recommandée pour me signifier encore une fois de lui renvoyer sa fille ; je n’ai pas répondu, mais mon avocat a écrit deux fois à son collègue de Tours sans pouvoir en obtenir la moindre réponse ; tout cela est vraiment bizarre. Comme vous le dites, il n’y aurait qu’à traiter ces gens par le mépris si la chose ne devait avoir des conséquences plus graves ; mais il me serait absolument impossible de me tirer d’affaire si je venais à me trouver complètement seul ; cela n’est pas rassurant du tout.
Merci pour le texte de Tite-Live ; il est intéressant en effet, et je pense que les conclusions que vous en tirez sont tout à fait justes. Une question se pose à ce propos : quels liens a-t-il pu y avoir exactement entre les Sabins et les Étrusques ? Cela n’est pas très clair pour moi, peut-être savez-vous quelque chose de plus précis à ce sujet. En tout cas, il est assez curieux que le nom des Sabins soit si proche de celui des Sabéens d’Orient.
Oui, j’ai reçu aussi le premier numéro d’“Ignis” redivivus, et comme vous, je m’étonne un peu de toute cette polémique, à laquelle bien entendu, j’entends ne me mêler en aucune façon, malgré les allusions aux emprunts qu’Evola m’a faits comme à bien d’autres. Les critiques portant sur ses “plagiats” sont assurément justifiées, puisqu’il reproduit textuellement des passages entiers sans en indiquer la provenance et comme s’ils étaient de lui ; mais je pense qu’il y a chez lui, à cet égard, une véritable inconscience ; vous vous rappelez peut-être ce que je vous ai dit d’un article sur le spiritisme qu’il m’avait envoyé il y a déjà un certain temps. En tout cas, il me semble qu’il y aurait mieux à faire que d’engager des disputes comme celles-là ; mais j’avais toujours prévu que, entre Evola et les autres, cela ne pourrait que mal finir.
Amen doit certainement être rapproche de l’Égyptien Amoun (qui chose bizarre, donne Numa si on le lit à l’envers), le sens principal semble être celui de mystère de chose cachée ou invisible de la dérive Emounah, qui signifie foi. Dans AMeN et AUM, il y a deux lettres communes sur trois, A et M, qui représentent deux opposés ou complémentaires ; N indique le produit de ces deux termes et par conséquent est placé après, tandis que U indique le lien qui les unit et, à ce titre, se place entre eux. Seulement, les deux complémentaires ne semblent pas être envisagés au même point de vue dans les deux cas bien que figurés par des symboles hiéroglyphiques correspondants. Il y a là quelque chose qui n’est pas encore très net, et il faudra que j’y repense avant de vous en parler davantage une prochaine fois.
Croyez-moi, je vous prie, bien cordialement vôtre.
René Guénon
P. S. Vous avez tout à fait raison, “moralisme” et “amoralisme” sont bien les deux aspects contraires d’une même chose ; cela se tient exactement au même niveau et répond à une seule et même préoccupation.
J’ai écrit à Jossot il y a quelques jours ; ses dernières lettres dataient de plus d’un an, et je n’y avais jamais répondu.
Париж, 4 марта 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)