Paris, 20 février 1929
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
Voilà encore que j’ai laissé passer un mois avant de répondre à votre dernière lettre ; veuillez m’en excuser. Nous avons eu ces temps-ci un froid épouvantable, qui n’est même pas encore terminé, et, comme vous pouvez le penser, cela n’a pas contribué à améliorer ma santé. Je me demande comment vous devez supporter cette saison dans votre région de montagnes où elle est encore plus rigoureuse ; donnez-moi bientôt de vos nouvelles.
D’un autre côté, je voulais, avant de vous écrire, faire l’envoi de nos de “Regnabit” contenant mes articles, ainsi que vous me le demandiez, et j’ai eu toutes sortes de difficultés à ce sujet. D’abord, j’ai eu de la peine à faire compléter la série, car il paraît que plusieurs nos sont à peu près épuisés ; je ne pouvais d’ailleurs m’adresser pour cela qu’au dépositaire, et non à l’administration de la revue après ce qui s’est passé l’an dernier ; enfin, j’y suis arrivé tout de même. Ensuite, on m’a refusé le paquet à la poste parce qu’il était trop lourd ; il a donc fallu que je l’expédie par le chemin de fer, et je viens seulement de le faire ce matin même ; j’espère que vous le recevrez bientôt. Il y a 18 nos à 2 f., soit 36 f., et j’ai dû payer 13 f. 15 pour l’envoi ; le prix des expéditions est vraiment effrayant.
Mes ennuis ne cessent pas ; après l’affaire du cours, il y a eu une période d’accalmie relative, pendant laquelle ma belle-sœur a essayé d’une autre tactique ; elle a recommencé à répondre régulièrement à sa fille, se disant malade (elle a dû être grippée comme presque tout le monde), se plaignant beaucoup, etc. ; elle lui a même envoyé des lettres extraordinaires de son frère et de sa sœur (15 et 12 ans !), de véritables sermons, tout cela avec l’intention évidente de décider l’enfant à revenir d’elle-même. Comme cela n’a pas pris, l’offensive a recommencé : j’ai reçu une lettre d’un avocat de Tours, puis, la semaine dernière une nouvelle lettre menaçante de ma belle-sœur, me sommant encore de lui renvoyer sa fille, me fixant même le jour et l’heure. J’ai passé le tout à mon avocat qui se charge d’y répondre, car je ne veux pas le faire moi-même, sachant que ce serait parfaitement inutile ; d’ailleurs, je ne pourrais pas m’empêcher d’en dire trop. Voilà où en sont les choses, et vous voyez que la situation est toujours aussi inquiétante ; comme vous le dites, cela aurait beaucoup moins d’importance pour quelqu’un qui est engagé dans l’action, mais nous, nous ne demandons que notre tranquillité et nous ne pouvons même pas l’obtenir. Il est certain que cette malheureuse déséquilibrée n’agit pas d’elle-même, mais qu’elle est poussée par toutes sortes de gens, d’abord par des personnes de sa famille, et aussi par des prêtres. En voyant tout cela, je ne peux pas m’empêcher de penser aux lettres d’injures et de menaces que j’ai reçues, il y a à peu près un an, du côté de “Regnabit” ; il n’y a sans doute aucun lien direct entre les deux choses, mais, dans des domaines différents, ce sont bien des manifestations de la même mentalité sectaire et haineuse.
Heureusement, ce que me rapportait le cours n’était pas très important ; à ce point de vue économique du moins, je n’ai pas trop à me plaindre en ce moment ; mais une grande partie de mon temps se trouve prise par des besognes sans aucun intérêt.
J’ai reçu le n° 1 de Krur ; c’est bien la suite d’Ur, et je n’y vois aucun changement quant aux tendances ; mais je ne comprends pas plus que vous la signification de ce nouveau nom. Evola m’a encore écrit dernièrement (je n’ai pas répondu jusqu’ici à sa précédente lettre) ; il me demande de lui envoyer (gratuitement sans doute) ou de lui prêter mes articles de “Regnabit”. Je ne peux pas recommencer les démarches dont je vous parlais tout à l’heure, et d’ailleurs, cette fois, je ne pourrais sûrement pas me procurer tous les nos ; d’autre part, je ne peux lui envoyer la seule série complète qui me reste, et à laquelle j’ai parfois besoin de me reporter. Puis-je lui dire qu’il vous demande de lui prêter dans quelque temps les nos que je viens de vous envoyer ? Naturellement, il faudrait qu’il soit bien entendu qu’il vous les rendrait après les avoir lus ; il paraît qu’il a seulement parcouru mes articles chez Reghini, à qui il ne veut pas les redemander maintenant. Dites-moi ce que je dois faire avant que je lui écrive.
Moi aussi, j’ai pensé depuis longtemps à un rapport possible entre Om et Amen, mais je ne suis jamais arrivé à rien de bien défini à ce sujet ; il faudra que j’y repense et peut-être pourrai-je vous en dire quelque chose une prochaine fois.
Je ne me souviens plus de ce chapitre de Tite-Live où il est question de Numa ; si vous voulez bien m’envoyer la copie du passage, cela me fera plaisir.
Croyez toujours, je vous prie, à mes sentiments très cordiaux.
René Guénon
Париж, 20 февраля 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)