Paris, 12 janvier 1929
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
Je n’ai que trop tardé à vous remercier de votre bonne lettre, ainsi que de l’envoi des trois n° d’Ur et de la conférence d’Evola, et aussi à vous adresser tous mes vœux pour la nouvelle année, vœux surtout d’amélioration de votre santé et de vos affaires de famille, car je vois que ce sont toujours là deux choses dont, comme moi-même en ce moment, vous avez grand besoin.
Mon état est toujours à peu près le même : je n’arrive pas à me débarrasser de cette sorte de grippe, qui est due certainement aux ennuis plus qu’à tout autre chose. La résistance de l’organisme a malheureusement des limites ; je ne sais pas comment j’arrive à tenir encore malgré tout.
Je ne sais plus si je vous avais dit que j’avais envoyé à ma belle-sœur une lettre rédigée par un avocat, et la menaçant, si elle persistait dans son attitude, de lui réclamer le remboursement de tous les frais que nous avons faits pour sa fille depuis dix ans ; il est fâcheux d’être obligé de recourir à de pareils moyens, mais, avec des gens de cette sorte, on se défend comme on peut. Il faut croire que cela a tout de même donné à réfléchir, car je n’ai eu jusqu’ici aucune réponse ; mais, hier, Françoise a reçu une lettre de sa mère, qui n’avait plus répondu à aucune des siennes depuis deux mois. Dans cette lettre, ma belle-sœur se dit malade, elle se plaint amèrement et récrimine beaucoup, mais j’ai l’impression que, sans vouloir l’avouer et tout en ayant l’air de réserver ses droits, elle bat en retraite, au moins pour le moment ; c’est toujours autant de gagné.
Hier soir, nouvelle aventure : la directrice du cours où allait Françoise m’écrit qu’elle ne veut plus de l’enfant, avec accompagnement d’arguments tout à fait semblables à ceux de la mère ; celle-ci a-t-elle agi pour obtenir ce résultat ? C’est bien possible, mais, naturellement, nous ne le saurons jamais. J’en serais quitte pour mettre Françoise dans un lycée, où il n’y aura pas à redouter les mêmes histoires, et pour perdre des leçons, car c’est moi qui faisais la philosophie dans ce cours, et j’ai répondu immédiatement à la directrice que, dans ces conditions, il m’était impossible de retourner dans son établissement, en même temps que je lui ai fait sentir qu’elle n’avait pas à se mêler d’affaires qui ne regardent que moi.
Ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose de vraiment étrange dans toute cette persécution ? Je remarque que tout cela a commencé peu après la publication de la “Crise du Monde moderne” ; n’est-ce qu’une simple coïncidence ? Je vous ai parlé, il y a quelques mois, de mes démêlés avec les gens de “Regnabit” ; si vous réussissez à venir me voir dans quelque temps comme vous me le faites espérer, il faudra que je vous montre tout cela, car c’est très instructif.
J’ai lu Ur et j’ai vu que ce que vous me disiez au sujet des derniers articles était tout à fait justifié, ce qui d’ailleurs ne me surprend pas. L’article sur la “vertu des noms”, dont vous m’aviez parlé autrefois, contient des choses véritablement extravagantes en fait d’étymologies ; j’ai vu du reste qu’on a fait des réserves dans le n° suivant, sans doute à la suite de protestations de quelques lecteurs. J’espère que ces nos ne vous feront pas défaut, et que vous pourrez de nouveau les obtenir d’Evola. Depuis que je vous ai écrit, j’ai reçu une lettre de celui-ci, qui n’était nullement fâché comme je l’avais supposé, et qui s’excuse d’être resté si longtemps sans m’écrire. Il faudra que je lui réponde un de ces jours, ainsi qu’à Reghini, car je ne l’ai pas encore fait au fond, tout cela m’ennuie, surtout en ce moment ; je voudrais ne pas me mêler de leurs affaires, car j’ai bien assez des miennes, et, si chacun fait une revue de son côté, j aimerais autant ne donner d’articles ni à l’un ni à l’autre. Quelqu’un que j’ai vu ces jours-ci me disait qu’il fallait se méfier de Parise ; est-ce aussi votre impression ?
Les livres tantriques se rattachent en effet directement à la grande tradition hindoue, qui est essentiellement une depuis l’origine, quoi qu’en puisse dire Evola. Ce que vous dites de la façon dont celui-ci, à la suite des orientalistes, envisage ces choses, est tout à fait exact, de même que pour la préoccupation “morale” qui, au fond, est en effet prépondérante chez lui, sans quoi il ne mettrait pas ainsi l’action au-dessus de tout.
Je vois que ce n’est pas encore aujourd’hui que je pourrai vous parler du livre de Valu ; il faut que je remette cela à une autre fois.
Croyez toujours, je vous prie, à mes sentiments les plus cordiaux.
René Guénon
Париж, 12 января 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)