Paris, 18 décembre 1928
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
Je pensais bien, en ne recevant rien de vous, que le faire-part que je vous avais envoyé, ne pouvant vous écrire alors, ne vous était pas parvenu tout de suite, et j’en avais conclu que vous ne deviez plus être à Varazze, en quoi je ne m’étais pas trompé.
Ce nouveau deuil était prévu, car l’état de ma tante s’était beaucoup aggravé depuis cet été ; je ne pensais pourtant pas, en quittant Blois à la fin de septembre, être obligé d y revenir au bout de trois semaines et dans des circonstances aussi pénibles pour la seconde fois cette année.
Voilà déjà quelque temps que je me propose de vous écrire mais sans pouvoir y arriver ; il faut vous dire que, depuis plus d’un mois j’ai une grippe dont je ne peux pas me débarrasser ; je ne me suis pas arrêté pour cela, mais je suis très fatigue et incapable de faire un travail quelconque en dehors des choses absolument obligées. D’un autre côté j’ai de très graves ennuis, qui sont bien aussi pour quelque chose dans cet état. Vous savez que j’ai avec moi une nièce que nous avons élevée depuis dix ans ; or la mère, qui ne s’en est jamais occupée jusqu’ici, veut maintenant à toute force me la retirer, et non pas même pour l’avoir avec elle, mais pour la mettre en pension ; et toute la famille l’approuve et se tourne contre moi. Je ne sais pas encore comment les choses vont pouvoir s’arranger, et la situation est d’autant plus inquiétante pour moi que, avec l’aide de cette enfant qui a maintenant quatorze ans, je peux arriver à me tirer d’affaire, tandis que seul j’en serais tout à fait incapable ; et puis, si je venais à tomber malade, n’ayant plus absolument personne, que se passerait-il ? Ma belle-sœur, à qui j’ai dit cela, m’a répondu que cela lui était indifférent, et que d’ailleurs tout ce que je pouvais dire ne comptait pas. Il ne m’est pas possible de vous donner tous les détails, ce serait beaucoup trop long ; l’ingratitude et la méchanceté des gens sont vraiment quelque chose d’incroyable.
J’ai beaucoup regretté que le moment où vous auriez pu être libre coïncide juste avec celui où il nous fallait rentrer à Paris ; et je le regrette d’autant plus maintenant que je ne sais pas du tout comment les vacances pourront s’arranger pour moi à l’avenir ; de toutes façons, il me sera encore beaucoup plus difficile de m’organiser à Blois qu’ici.
Par une lettre de Reghini, reçue quelques jours avant la vôtre, j’étais déjà au courant de ses difficultés avec Evola ; tout cela est bien singulier. Naturellement, il me demande ma collaboration pour la nouvelle revue qu’il projette de faire ; je ne lui ai pas répondu encore ; il va tout de même falloir que je le fasse, mais je tâcherai de ne m’engager à rien pour le moment.
La semaine dernière, j’ai reçu le n° 11-12 d’Ur, qui va, pour la nouvelle année, se transformer en Krur ; peut-être l’avez-vous eu aussi. Je n’avais plus rien reçu depuis le nº 6, non plus qu’aucune réponse à la lettre que j’avais écrite à Evola au sujet de son “Imperialismo Pagano”, si bien que je pensais que peut-être il s’était froissé de ce que je lui avais dit. Dans ce nº 11-12, je trouve un extrait de cette lettre reproduit en note dans un article où il est question de la “Crise du Monde moderne”, et qui contient encore les attaques habituelles contre le christianisme, auquel on refuse même le caractère de “tradition” ! Si vous voulez bien m’envoyer le n° 7-8 comme vous me l’aviez proposé, je serai content de pouvoir prendre connaissance des choses que vous me signaliez. Quant aux nº 9 et 10, je vois que vous ne les avez pas eux non plus, mais peut-être pourrez-vous les obtenir par Parise ; je serais curieux aussi de voir ce qui a déclenché la scission ; en tout cas, merci d’avance pour ce que vous pourrez m’envoyer.
Pour cette personne dont vous m’aviez parlé et que vous avez été voir à Gênes, je vous avoue que je n’ai pas été très surpris que vous ayez eu une déception ; quand il y a un côté “phénoménal” si extraordinaire, je me méfie toujours un peu, sans contester en principe que, dans certains cas, cela puisse recouvrir quelque chose de plus intéressant. Cette histoire n’en est pas moins curieuse ; avez-vous eu d’autres informations à ce sujet ?
Je me suis informé au sujet d’une question que vous m’aviez posée il y a déjà assez longtemps, et voici la réponse que j’ai reçue : “Pour la date première de l’apparition du crucifix, il faut s’en tenir au IVe siècle, et les deux plus anciens documents certains paraissent être le crucifix de la porte de Ste Sabine à Rome, et l’autre en ivoire du Musée Britannique. On a parlé d’une gemme gnostique plus ancienne, mais sa date et son utilisation ont été contestées”.
J’ai lu le livre de Valu à la fin des vacances ; je vous en parlerai la prochaine fois, car je n’ai plus le temps aujourd’hui ; rappelez-le moi quand vous m’écrirez. Dites-moi où vous en êtes de toutes vos difficultés ; je vois que malheureusement je ne suis pas seul à en avoir. Je tâcherai d’être moins longtemps sans vous donner de mes nouvelles.
Croyez toujours, je vous prie, à mes sentiments les plus cordiaux.
René Guénon
Париж, 18 декабря 1928 г.
(перевод на русский язык отсутствует)