Paris, 6 septembre 1929
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu votre dernière lettre, ainsi que la précédente carte ; je voulais vous répondre tout de suite comme vous me le demandiez, mais, depuis trois jours, je n’ai pas eu une minute à moi ; je vous prie d’excuser ce petit retard.
Comme vous le voyez, je suis encore ici, mais pas pour bien longtemps maintenant ; je m’étais chargé d’un travail qui a duré beaucoup plus que je ne le prévoyais ; cela touche tout de même à sa fin, et je vous assure que je n’en suis pas fâché, car je me sens tout à fait fatigué. D’ailleurs, malgré la belle saison, ma santé ne s’est pas beaucoup améliorée ; je ne sais si un changement d’air va me faire du bien.
Je pars dimanche matin pour l’Alsace, où je passerai huit ou dix jours ; de là, j’irai en Haute-Savoie, et je pense y rester au moins jusqu’à la fin du mois. J’ai donc dû renoncer pour le moment à aller à Blois, car cela m’aurait mené beaucoup trop tard, mais j’irai au mois d’octobre. Je repasserai par Paris où je ne m’arrêterai que quelques jours ; je ne suis pas forcé d’y être à une date fixe. Je me demande, d’après tout ce que vous me dites, s’il vous sera possible de venir me rejoindre à Blois à cette époque, mais je le souhaite bien vivement, car il faudrait que nous puissions parler de beaucoup de choses qui sont vraiment trop longues à dire par lettre.
Quant à la possibilité que vous envisagez de venir vous installer à Blois avec vos enfants pendant quelque temps, je dois vous avouer que je n’ai jamais pu me résigner à l’idée de louer ma maison (qui est bien à moi en effet) ; on me l’a déjà demandé plusieurs fois, et j’ai toujours refusé. Cela m’ennuie beaucoup de vous le refuser à vous, mais vraiment, si singulier que cela semble peut-être, la chose m’apparaît comme une impossibilité. Du reste, cette maison est déjà si pleine de toutes sortes de choses que je ne vois pas du tout comment d’autres personnes pourraient encore trouver le moyen d’y loger leurs affaires. D’un autre côté, quoique je ne tienne guère à y aller actuellement (surtout à cause des difficultés d’organisation), je ne sais pas ce qui pourra arriver par la suite ; je peux même moins que jamais le prévoir ; j’ai l’impression de quelque chose de complètement instable. Enfin, j’ignore tout à fait le prix des locations en meublé, mais ce que je sais bien, c’est que je n’y aurais pas grand avantage à ce point de vue, car cela m’obligerait à payer des impôts que je ne paie pas actuellement (j’en paie déjà bien assez d’autres) et qui absorberaient la plus grande partie de ce que la location pourrait me rapporter.
Pour ce qui est de trouver autre chose à louer en meublé, il faudrait être sur place pour s’informer ; ce n’est donc qu’au mois d’octobre que je pourrais voir cela ; il se peut qu’il y ait quelque chose, mais il ne faut pas trop y compter, car ce n’est guère l’habitude de louer ainsi à Blois. C’est une ville assez dépourvue de ressources, comme le sont d’ailleurs la plupart des petites villes de province, du moins en France où tout est tellement centralisé. Il n’y a pas de lycée, mais seulement un collège municipal ; il est vrai que cela ne fait pas une grande différence pour les études ; les professeurs ont seulement moins de titres. Quant à trouver des leçons à donner à Blois, c’est tout à fait impossible ; j’en sais quelque chose par moi-même.
Tout cela est bien embarrassant, et je ne sais trop quoi vous dire ; j’aimerais bien, si ce n’était pas si pressé à cause de cette question de passeports, que vous puissiez d’abord venir voir cela avec moi au mois d’octobre ; vous pourriez ensuite prendre une décision plus sûrement. Je vois bien que vous êtes tout à fait comme moi, qui n’entends rien non plus à toutes ces questions d’organisation matérielle ; vous dirai-je que, même pour le voyage que je vais faire, je suis préoccupé par la crainte de m’embrouiller dans les horaires des trains ?
Il y a encore, pour ma maison, autre chose que j’oubliais de vous dire : c’est que, pour l’hiver, il est presque impossible de s’y chauffer convenablement, à moins de brûler une grande quantité de bois comme le faisaient mes parents autrefois ; mais maintenant c’est devenu tellement coûteux qu’on ne peut plus songer à faire cela.
J’espère que votre fils va réussir à ses examens ; en somme, vous serez peut-être plus tranquille pour vous absenter après que ce sera passé.
J’ai toujours été tellement surchargé de travail en ces derniers mois que je n’ai rien pu arrivé à faire en dehors des choses strictement indispensables et urgentes. Je ne suis même pas passé chez Alcan pour prendre le livre que vous me demandiez, mais j’en ai pris bonne note et vous pouvez être sûr que je ne l’oublierai pas ; je ferai cela à mon passage à Paris, surtout si vous devez venir à Blois. À ce propos, vous m’avez bien indiqué le nom du traducteur de ce livre (H. Baron), mais non celui de l’auteur, qui est plus nécessaire pour le demander.
Avez-vous revu Taillard et Mme Bouchet à leur retour d’Ommen ?
J’ai eu l’occasion de parler d’eux avec Probst dont j’ai eu la visite il y a quelques jours. Il y a chez Taulard des choses que je n’arrive pas à comprendre ; je voudrais bien en parler avec vous.
À propos d’Ommen, vous savez sans doute ce qui est arrivé ; Krishnamurti a dissous l’“Ordre de l’Étoile” ; tous ces gens sont dans le désarroi le plus complet ; c’est en effet un véritable gâchis.
J’ai lu aussi l’article de Masson-Oursel dans les “Cahiers de l’Étoile”, et j’en pense tout à fait la même chose que vous ; mais je ne savais pas qu’il allait collaborer aussi à “Ur” ; il ne manquait vraiment plus que cela.
J’ai répondu très brièvement à Evola : je ne sais si cette fois il aura compris, mais depuis il ne m’a pas redonné signe de vie ; je crois cependant qu’il est bien difficile à décourager, et ce que vous me disiez de sa nouvelle proposition d’aller avec lui dans les Alpes en est encore la preuve. Je ne suis pas surpris de ce qu’il vous a dit au sujet de mes articles de “Regnabit”, ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêché de les citer dernièrement ; il n’a pas dû y comprendre grand’chose. Il se peut en effet qu’il y ait de la mauvaise foi chez lui, mais il y a sûrement aussi de l’inconscience.
Voilà quatre ou cinq mois que je suis absolument sans nouvelles de Reghini ; c’est vraiment singulier. Ce qui m’étonne encore davantage, c’est que, depuis tout ce temps, je n’ai pas pu arriver non plus à avoir une réponse de Mikulski, à qui j’ai récrit aussi à plusieurs reprises ; je me demande ce que cela veut dire.
J’ai encore là plusieurs anciennes lettres de vous auxquelles je ne suis jamais arrivé à répondre complètement ; j’en suis tout à fait confus. Je revois tout ce que vous m’écriviez sur A V M et A M N ; c’est très intéressant, et je pense que c’est juste en grande partie ; il faudrait que nous reparlions de cela aussi, et il serait plus facile de le faire de vive voix. En tout cas, pour le point qui vous semble embarrassant, c’est-à-dire les rapports et les différences entre V et N, ce que je peux vous en dire pour le moment, c’est ceci : V est le lien entre les deux termes opposés ou complémentaires, d’où sa position intermédiaire (cette lettre et le nombre correspondant 6 représentant le “médiateur”) ; N est le produit de l’union de ces deux mêmes termes, d’où sa position finale.
Pour les signes [images manquantes], il faut remarquer que la verticale représente l’activité et l’horizontale la passivité ; quand une seule des deux lignes est complète, cela indique la prédominance de l’élément ou plutôt du terme correspondant. La passivité prédomine dans le minéral, et l’activité dans l’animal ; dans le végétal, il y a une sorte d’équilibre intermédiaire. Naturellement, par activité et passivité, il faut entendre ici ce qui, dans un être manifesté, est respectivement comme le reflet (ou la participation) de Purusha et de Prakriti.
Je n’ai jamais vu, ou du moins je ne le pense pas, l’hiéroglyphe égyptien formé de quatre marches devant un carré et signifiant “connaissance” ; il semble bien qu’il s’agisse en effet de quatre degrés ou stades ; pour le reste, votre interprétation est certainement plausible, mais il faudrait voir cela de plus près ; ce carré qui est peut-être la projection horizontale d’une pyramide, me fait penser aussi à d’autres choses dont je vous reparlerai à l’occasion. Pour ce qui est du Dad, je sais mieux de quoi il s’agit : cela a un rapport très étroit avec le Brahma-danda, les chakras, Kundalini, etc. ; le “passage de l’horizontal au vertical”, dont vous parlez, est particulièrement significatif à cet égard.
L’histoire de l’omphalos de la terre et de l’omphalos de la mer est très intéressante ; il me semble bien que j’ai fait allusion à Ogygie dans le “Roi du Monde” ; je pense que cette île a dû être, à une certaine époque, identifiée à Thulé, mais alors il s’agirait de la Tula atlante, et non de la Tula hyperboréenne qui est encore bien au-delà, aussi bien géographiquement que chronologiquement.
Je connaissais le rapport établi (en latin) entre Eva et Ave ; en hébreu, Hàwah (Eva) vient de la racine h’ai qui signifie “vie” et “vivant”.
La nouvelle revue tunisienne “L’Astrosophie” est une publication spécifiquement théosophiste ; décidément, je ne comprends pas que Taillard soit toujours resté en relations avec tout cela.
“L’Œuf de Kneph” est un ouvrage déjà assez ancien ; sa réédition annoncée dans les “Cahiers du Portique” n’a pas paru, faute d’un nombre suffisant de souscripteurs ; il paraît que c’est très intéressant au point de vue linguistique.
Voilà cette fois une bien longue lettre, et encore je ne suis pas sûr d’avoir répondu à tout, même sommairement.
Il me reste encore tant de choses à faire avant de partir que je ne sais pas trop comment je vais pouvoir y arriver. Je suis obligé de travailler une bonne partie des nuits, quoique maintenant cela me fatigue beaucoup les yeux.
Vous pourrez toujours m’écrire ici ; c’est le plus sûr, car je ne vais pas avoir d’adresse bien fixe pendant ce mois ; je préviendrai de mes déplacements successifs pour qu’on me fasse suivre la correspondance.
Toujours bien cordialement à vous.
René Guénon
Париж, 6 сентября 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)