Paris, 9 juin 1928
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
Voilà déjà quelque temps que j’ai vos deux lettres, mais, cette fois encore je n’ai pas pu y répondre plus tôt, car c’est seulement ces jours-ci que j’ai terminé la rédaction de notes complémentaires pour le “Théosophisme” qui va être réédité ; peut-être vous ai-je déjà parlé de ce travail, auquel j’étais occupé depuis notre retour ici après les vacances de Pâques ; cela m’a donné plus de mal et pris plus de temps que je n’aurais cru.
Ur me parvient toujours régulièrement ; j’ai reçu il y a deux ou trois jours le n° de juin, dans lequel il y a encore moins que dans le précédent. Celui-ci m’était arrivé à peu près en même temps que votre avant-dernière lettre ; je me suis demandé aussi quelle intention Evola avait bien pu avoir en publiant ainsi votre article “arrangé” et des extraits de lettres que j’aurais tout de suite pensé être de vous également, même si vous ne me l’aviez pas dit. Depuis j’ai reçu une lettre d’Evola, dans laquelle il y a un passage qui vous concerne ; je vous le transcris textuellement ; “Avrà visto che Ur 34 comincia con un articolo che è una riduzione di quello che, a suo tempo, De Giorgio mi mandô. Avendo presa tale rîduzione direttamente sotto nostra responsabilità, Lei potrà vedere che nei punti principali non si era certamente in contrasto con De Giorgio, ma solamente su alcune sfumature, su alcuni modi di presentazione che avrebbero nuociuto all’unità della rivista e che ora sono stati eliminati. Questa pubblicazione puô dunque servir le come un punto di orientamento maggiore nei nostri riguardi e nei nostri rapporti.” Cela n’éclaircit pas beaucoup les choses, et j’avoue que “l’unité de la revue” ne m’apparaît pas très nettement jusqu’ici.
Dans la même lettre, Evola me demande si j’ai reçu son “Imperialismo Pagano” qu’il avait, paraît-il, dit à l’éditeur de m’envoyer ; je lui ai répondu que je n’avais rien reçu ; je pense donc l’avoir un de ces jours. Quand j’aurai lu ce livre, je pourrai lui faire quelques observations sur ce qu’il a dit de moi ; vous les lui avez déjà faites comme il convenait, et je vous en remercie ; mais cela ne fait rien, car je suis censé ne pas le savoir, et je pourrai les réitérer de mon côté ; on verra bien si Evola en tient compte, d’autant plus que, d’après ce qu’il m’a écrit, il a l’intention de donner dans Ur une étude sur mes ouvrages ; je me demande ce que ce sera. En tout cas, en lui répondant, je vous assure que je ne lui ai rien dit de bien compromettant ; après tout ce qui vous est arrivé avec lui, je me méfie beaucoup.
En effet, les articles d’Ur sont décidément bien faibles ; celui de Reghini sur la “Tradizione occidentale” est tout de même encore ce qu’il y a peut-être de mieux là-dedans, mais au sujet de Saturne, il y aurait eu beaucoup d’autres choses à dire. Je vois qu’Evola se propose de revenir dans le prochain n° sur sa “Tradizione mediterranea” ; la conception qu’il s’en fait me semble à la fois bien vague et bien fantaisiste.
J’ai reçu dernièrement le livre de Valu, mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire ni même de le parcourir ; je vous en reparlerai donc plus tard.
La brochure dont vous me parlez est une biographie de Matgioi qui a dû paraître vers 1910 ; je ne sais pas du tout s’il est encore possible de se la procurer ; je dois bien l’avoir, mais où ? Je finis par avoir ici une telle accumulation de choses que je ne m’y retrouve plus. Oui, j’ai connu Matgioi, mais il y a au moins dix ans que je ne l’ai pas revu ; il a été, malheureusement, trop “dispersé” par toutes sortes de choses qui n’ont aucun rapport avec les doctrines extrême-orientales et qui l’ont empêché de continuer ce qu’il avait commencé. Ce que vous dites de son style est tout à fait exact ; il y a surtout chez lui un défaut de précision qui est bien gênant parfois. Quant aux autres choses qui le concernent, je vous en parlerai bien volontiers si vous venez à Blois cet été ; j espère encore que vous pourrez obtenir le renouvellement de votre passeport.
Je n’ai malheureusement aucune donnée sur ce que signifie l’expression “Canticum graduum” ; l’hébreu se traduit bien littéralement par “cantique pour les ascensions”, mais de quoi s’agit-il au juste ? Votre interprétation me paraît au moins vraisemblable, mais sans que je puisse rien affirmer.
Si vous devez quitter Varazze bientôt, n’oubliez pas de me faire connaître votre nouvelle adresse.
Excusez ma hâte, j’ai beaucoup de correspondance en retard.
Meilleur souvenir de ma tante, et bien cordialement à vous.
René Guénon
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“Vous aurez vu qu’Ur 34 commence par un article qui est une version abrégée de celui que De Giorgio m’envoya. Cette décision d’abréger l’article relevant directement de notre responsabilité, vous pourrez voir que sur les principaux points il n’y avait certainement pas de désaccord avec De Giorgio, mais seulement sur quelques nuances, sur certaines façons de présenter les choses qui auraient nui à l’unité de la revue et qui ont maintenant été éliminées. Cette publication peut donc vous servir pour mieux vous orienter à notre sujet et dans nos rapports”. [N.d.É.]
Париж, 9 июня 1928 г.
(перевод на русский язык отсутствует)