Paris, 4 mai 1928
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
Cette fois encore, j’aurais dû vous répondre plus promptement mais décidément il faut que j’aie, en ce moment, des travaux pressés et ennuyeux. J’avais à peine renvoyé de Blois à l’éditeur anglais la traduction de “L’Homme et son devenir” avec les corrections nécessaires, qu’il m’arrivait autre chose : on va rééditer le “Théosophisme” qui est épuisé, et on me demande des notes complémentaires pour que cette nouvelle édition soit mise à jour. Je me suis donc, dès notre retour à Paris, mis à ce travail qui demande beaucoup de recherches pour arriver à rédiger quelques pages, et je n’en suis pas encore sorti ; on me le demandait pour le plus tôt possible, mais je crois que j’en ai bien encore pour une quinzaine, car, avec mes cours et leçons, je suis loin de pouvoir disposer de tout mon temps, surtout à l’approche de l’époque des examens.
Bacot m’avait parlé, il y a à peu près six mois, du “Tibetan Book of the Dead” comme de quelque chose de très intéressant ; un jeune homme qui vient souvent me voir a fait venir dernièrement ce volume d’Angleterre, et il doit me le prêter quand il aura fini de le lire. Merci de votre offre de me le communiquer, mais vous voyez qu’il est inutile de vous donner cette peine ; du reste, si je n’avais pas su que je l’aurais autrement, je vous aurais tout de suite envoyé un mot pour vous le demander.
L’affaire de la traduction anglaise a fini par s’arranger mieux que je ne l’aurais cru : les éditeurs m’ont fait savoir, il y a quelques jours, qu’ils acceptaient de faire toutes les corrections que j’avais indiquées, tout en se plaignant des frais supplémentaires que cela va leur occasionner. Comme je le leur ai dit, je ne suis aucunement responsable de ces difficultés, puisqu’elles auraient été entièrement évitées si on m’avait envoyé la traduction en manuscrit. Je vous avoue que je n’aurais pas eu l’idée de proposer de faire cette traduction moi-même, parce que c’est un travail qui demande beaucoup de temps et qui n’est pas bien intéressant ; mais je l’ai un peu regretté en voyant comment cela avait été fait. Sûrement, nous nous en serions bien tirés en la faisant ensemble, merci de l’intention ; on pourra peut-être envisager cela en une autre occasion.
Ch. Lancelin est un expérimentateur “psychiste” et plus ou moins spirite ; je n’ai pas lu le livre que vous mentionnez, mais j’en ai lu d’autres de lui, et je n’y ai rien trouvé d’intéressant.
Ma collaboration à “Regnabit” va d’août 1925 à mai 1927 inclusivement ; l’adresse de la revue est 30, rue Demours (XVIIe), peut-être vous l’ai-je déjà donnée. Je regrette de n’avoir plus de séries complètes en double, sans quoi je me serais fait un plaisir de vous en envoyer une. Il faudra que je vous raconte quelque jour la suite de l’histoire de cette collaboration, mais c’est malheureusement trop long et à peu près impossible à résumer. Actuellement, j’en suis à recevoir de ce côté des lettres d’injures et de menaces ; il paraît que c’est la “Crise du Monde moderne” qui, je ne sais trop pourquoi, a suscité dans certains milieux catholiques de véritables accès de fureur.
Je n’ai pas encore pris le temps d’écrire à Evola ; c’est à se demander si j’y arriverai. Jusqu’ici, je n’ai pas reçu le n° 2 d’“Ur”, est-il paru ? Je suis curieux de savoir ce qu’Evola y dira du livre thibétain ; sans doute y aura-t-il vu encore de la “magie”, puisque, pour lui, tout se ramène à cela.
Merci pour la copie de la lettre de Taulard, qui contient en effet des choses très intéressantes ; vos réflexions à ce sujet sont tout à fait exactes ; il faudra que je vous reparle de cela plus longuement et plus tranquillement la prochaine fois que je vous écrirai car, aujourd’hui, je n’ai que bien peu de temps libre, et pourtant je n’ai pas voulu tarder davantage à vous écrire.
Je ne sais pas du tout qui est ce Pierre Taulard ; je suppose que ce doit être un parent de l’autre ; s’il est antoiniste, cela me donne une bien mauvaise idée de son intellectualité (voir le chapitre relatif à cette secte dans l”“Erreur spirite”). Du reste, la fin de la lettre m’inquiète un peu : Taillard semble se faire encore bien des illusions sur les prétendus “chercheurs de la Réalité de l’Être”, et ce qu’il dit de l’Europe me paraît beaucoup trop “optimiste”. Puisque vous ne connaissez pas les “Cosmiques”, je pourrai vous renseigner à l’occasion, car, ayant connu la plupart des dirigeants de ce mouvement (maintenant bien dispersé), je suis très bien informé là-dessus.
Comme je vous l’avais promis, je vous envoie sous ce pli la copie du résumé des enseignements des Alaouias. J’y joins aussi celle d’une note sur les Tidjanias, dont Jossot m’a envoyé le texte arabe avec la traduction écrite par Taillard ; vous verrez que cette confrérie, comme tant d’autres, semble bien dégénérée aujourd’hui.
En hâte, bien cordialement à vous.
René Guénon
Париж, 4 мая 1928 г.
(перевод на русский язык отсутствует)