Blois, 6 avril 1928
74, rue du Foix
Cher Monsieur et ami,
Je suis confus d’être si en retard avec vous ; j’aurais voulu vous remercier beaucoup plus tôt des témoignages de sympathie que vous m’avez donnés en ces tristes circonstances, mais j’ai été bien longtemps sans avoir le courage d’écrire à personne. Votre dernière lettre m’est bien parvenue à Paris, et j’aurais voulu répondre tout de suite, mais je n’ai pas pu trouver même quelques instants, tout mon temps a été pris par les leçons et d’autres occupations aussi peu intéressantes, mais pourtant nécessaires. Je profite des quelques jours que nous passons ici pour vous écrire enfin ; nous avons été obligés de venir à Blois pour affaires, sans quoi nous ne nous serions probablement pas décidés à quitter Paris en ce moment.
J’allais vous remercier de votre envoi, que j’avais reçu avec grand plaisir, quand le malheur est arrivé, et cela de la façon la plus subite et la plus inattendue : quelques jours de maladie à peine, mais d’une maladie contre laquelle on ne peut rien, la méningite cérébro-spinale. Il y a eu alors une véritable épidémie à Paris : certaines personnes ont été emportées en quelques heures ! Depuis, ma santé n’a pas été bien fameuse, ce qui n’a rien d’étonnant après un coup si dur ; il a fallu cependant que je reprenne presque tout de suite les occupations forcées, mais c’est à peu près tout ce que j’ai pu faire jusqu’ici.
Nous rentrerons à Paris à la fin de la semaine prochaine, c’est-à-dire le 13 ou le 14 avril ; peut-être vaudra-t-il mieux que vous attendiez ce moment pour m’envoyer la lettre de Taulard dont vous me parlez, et qui m’intéressera sûrement. Il faudra aussi, à mon retour à Paris, que je recherche ce résumé de la doctrine des Alaouias qu’il a traduit, pour vous en envoyer une copie comme je vous l’avais promis.
Il va falloir tout de même que je me décide un de ces jours à écrire à Evola dont j’ai toujours laissé plusieurs lettres sans réponse. Jusqu’ici, je n’ai pas reçu son “Imperialismo”, et pourtant il m’avait annoncé, il y a déjà longtemps, qu’il me l’enverrait ; peut-être le fera-t-il quand je lui aurai écrit. En tout cas, si je ne reçois rien, je vous le dirai, et alors vous pourrez me prêter votre exemplaire comme vous voulez bien me le proposer.
J’ai lu un peu rapidement l’“Ashtâvakra Gîtâ” ; cela m’a paru très bien ; même dans cette adaptation qui est sûrement imparfaite (d’autant plus que la préface, autant que je me souviens, ne prouve pas beaucoup de compréhension chez son auteur) ; il faudra que je reprenne cela plus attentivement quand j’aurai un peu de temps libre.
J’ai reçu le 1er n° de la 2e année d’Ur ; en a-t-il paru un autre depuis ? Je n’ai pas constaté, dans l’ensemble, un bien grand changement avec la 1re année, si ce n’est que ces histoires de “chaîne magique” semblent devoir prendre de plus en plus d’importance, et aussi que la “Scienza dell’Io” a disparu du titre ; est-ce l’interprétation “psychologique” dont je vous avais parlé qui a déterminé Evola à supprimer cette expression, à laquelle il semblait cependant tenir beaucoup ? J’avais trouvé très justes toutes les réflexions que vous faisiez dans une de vos lettres du début de janvier, au sujet du n° précédent ; quand j’écrirai à Evola, vous pouvez être sûr que je tiendrai compte de ce que vous me disiez alors, car je suis persuadé que vous avez tout à fait raison.
Avez-vous pu voir le nouvel ouvrage sur Dante dont vous m’aviez parlé ? Si oui, vous serez bien aimable, à l’occasion, de me dire un peu ce que c’est et de quel genre de symbolisme il est question là-dedans.
Je me suis acquitté, il y a déjà longtemps, de la commission dont vous m’aviez chargé pour Bossard ; j’allais oublier de vous le dire et de vous renvoyer la note, timbrée à la date du paiement.
J’ai été heureux de voir que vous étiez complètement d’accord avec tout ce que j’ai exposé dans mon dernier livre ; d’ailleurs le contraire m’aurait beaucoup étonné. Les coïncidences que vous m’avez signalées avec des choses que vous aviez écrites vous-même précédemment sont en effet très remarquables ; ces rencontres ne sont certainement pas l’effet du hasard (auquel d’ailleurs je ne crois pas du tout).
J’espère que j’aurai un jour le temps de reprendre toutes vos dernières lettres et de répondre au moins aux plus importantes des diverses questions que vous me posiez.
J’ai en ce moment un travail fort désagréable : c’est la correction de la traduction anglaise de “L’Homme et son devenir” ; cette traduction a été affreusement mal faite, il y a des contresens à toutes les pages. De plus, au lieu de m’envoyer le manuscrit comme j’y comptais, on a tout fait composer et on m’a seulement envoyé des épreuves, de sorte que les éditeurs ont été fort mécontents quand je leur ai écrit qu’il y aurait beaucoup de changements à faire ; ce n’est pourtant pas ma faute s’ils ont fait une sottise.
J’aime à croire que votre santé n’est pas trop mauvaise maintenant et que vous n’avez pas eu d’autre crise depuis votre dernière lettre.
Ma tante me charge de vous envoyer son meilleur souvenir, et moi, cher Monsieur et ami, je vous prie de croire toujours à mes sentiments les plus cordiaux.
René Guénon
Блуа, 6 апреля 1928 г.
(перевод на русский язык отсутствует)