Le Caire, 28 juin 1938
Mon bien cher ami,
Voilà déjà une huitaine de jours que j’ai reçu votre lettre, et juste en même temps me sont arrivés deux livres, “Bases of Yoga” et “Lights on Yoga”, qu’Herbert avait reçus de Pondichéry pour me les envoyer ; lui-même déclare ne rien comprendre à cette façon de faire, puisqu’il avait donné mon adresse, et que par conséquent il aurait été beaucoup plus simple de me les envoyer ici directement ! – Je vous remercie d’avoir transmis mes réflexions à Herbert, je crois que c’est seulement depuis que je vous ai écrit que j’ai reçu la traduction annoncée ; je n’y ai rien vu de très grave, bien que certaines expressions ne soient pas très heureuses ou ne rendent pas tout à fait exactement le sens de l’original… Mais ce qui m’a bien étonné, c’est que, d’après une note qu’Herbert a placée en tête, il paraîtrait que cette traduction n’est pas d’Herbert lui-même, mais de la “Mère” de l’Ashram ; j’avoue que cela m’ennuie, car j’aurais préféré qu’il ne soit pas question d’une personne dont l’identité est une énigme un peu inquiétante (j’ai de plus en plus de raisons de penser que, en fait, il s’agit de l’ex-Mme Richard). – Il y a encore autre chose : la fin de la même note constitue une véritable annonce “publicitaire” ; même si Herbert n’a pas senti que cela ne s’accordait pas avec le caractère des “Études Traditionnelles”, comment ne s’est-il pas tout au moins rendu compte que Chacornac, en tant que propriétaire de la revue, ne peut pas se faire du tort à lui-même en tant que libraire, en publiant les adresses des dépositaires de livres qu’il est de son intérêt de voir demander par son intermédiaire ? Enfin, je pense que cela du moins pourra s’arranger sans grande difficulté ; je n’en ai pas encore parlé à Herbert, et on a d’ailleurs tout le temps, puisque rien ne peut paraître avant octobre.
Je viens seulement de recevoir le nº de juin d’“Action et Pensée” et de lire l’article du Swâmî Siddêshwarânanda dont vous me parlez ; je dois dire que je ne peux pas partager entièrement votre appréciation, car je trouve à cette article une forte teinte “subjectiviste”, ce qui est bien loin du véritable esprit des doctrines traditionnelles, et se rapproche même de leur travestissement en “philosophie” contre lequel j’ai eu si souvent l’occasion de protester… – Cette réflexion pourra vous faire comprendre que, si jamais je peux trouver le temps d’écrire un livre comme celui dont vous me suggérez l’idée, je ne le ferai qu’à la condition de pouvoir présenter cela tout autrement qu’en mode “subjectif”, ce qui pour moi serait de valeur nulle ; je vous assure que je n’ai ni intérêt ni goût pour ce qui n’est que “pensée” pure et simple, ni pour les “abstractions” de tout genre ! Il y a d’ailleurs bien assez à faire pour exposer des données traditionnelles authentiques, sans y mêler des fantaisies individuelles, ce qui en tout cas ne saurait rentrer dans mon rôle. Franchement, je n’ai jamais bien pu comprendre la “spéculation” réduite à elle-même ; et je ne connais d’ailleurs aucun véritable Oriental qui soit d’un autre avis que moi là-dessus…
Les histoires dont vous me parlez ne me surprennent aucunement, car, comme vous pouvez le penser, il m’est déjà revenu souvent, et de bien des côtés différents, des échos de celles-là et de beaucoup d’autres, qui sont même quelquefois plus ou moins contradictoires entre elles… Il est d’ailleurs évident que, sans être musulman, je n’aurais jamais pu vivre ici un seul instant ; je ne m’y vois pas du tout “faisant l’étranger”, ce qui, du reste, serait en opposition avec toute règle initiatique ! Mais il va de soi que, pour moi, cela a un tout autre sens que tout ce que peuvent supposer ou imaginer ces imbéciles haineux du genre Massignon et Cie (car c’est surtout de là que cela sort), qui éprouvent le besoin de se mêler de ce qui ne les regarde pas et de ce qu’ils sont incapables de comprendre. On pourrait, à ce propos, les renvoyer à l’article de Coomaraswamy sur Râmakrishna qui a paru dans les “Études Traditionnelles”, mais, même alors, ils ne comprendraient sans doute pas davantage… Quoi qu’il en soit, il n’y a là rien de nouveau en ce qui me concerne, loin de là, puisque mon rattachement aux organisations initiatiques islamiques remonte exactement à 1910 ; en comparant cette date à celle de mes livres, vous pourrez vous rendre compte que cela n’empêche absolument rien d’un autre côté ! Et puis, il y a aussi mes articles actuels ; je ne pense pas qu’ils puissent donner l’impression que je “lâche” quoi que ce soit ; mais ces gens prennent évidemment leur désir pour la réalité, car, au fond, ce qu’ils voudraient surtout, c’est que je cesse d’écrire… Il faut dire aussi qu’il y a de grands avantages, à tous les points de vue, à “s’installer” en quelque sorte dans une civilisation traditionnelle (le Christianisme seul, dans son état actuel, n’en donne plus la possibilité), du moins pour qui ne peut pas se contenter d’être un simple “théoricien”. Bien entendu, il est parfaitement inutile d’instruire de tout cela les gens en question, à qui je ne reconnais aucun droit de s’occuper de moi ; que je sois ou ne sois pas ceci ou cela, qu’est-ce que cela peut bien leur faire ? Il est d’ailleurs fort heureux pour ma tranquillité qu’il y ait ici, entre nous et le monde européen, une barrière à peu près infranchissable ; le sieur Massignon, malgré des ruses incroyables, n’a jamais pu réussir à me rencontrer ; un certain Juif, qui avait été chargé de se procurer une photographie de moi à n’importe quel prix, n’y a pas réussi davantage ; ce dernier trait suffira d’ailleurs à vous montrer quel est le véritable caractère de la méprisable besogne à laquelle se livre tout ce joli monde, que vous avez certes bien raison de vouloir ignorer !
Je ne savais pas que le fils de votre cousine avait été gravement malade ; je souhaite qu’il soit bientôt rétabli…
Voilà bien longtemps que vous ne m’avez pas parlé de Mario ; que devient-il ? Je pense qu’il doit travailler à sa traduction de l’Iliade et de l’Odyssée ; où en est-ce maintenant ? – Et Pierrefeu, est-il toujours au Maroc, ou est-il rentré en France comme vous m’aviez dit qu’il en avait l’intention ?
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 28 июня 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)