Le Caire, 10 août 1938
Mon bien cher ami,
Je viens de recevoir votre lettre du 31 juillet ; je me doutais bien que vous deviez prendre vos vacances ces temps-ci ; allez-vous les passer entièrement au Thor, ou comptez-vous vous déplacer un peu ?
Je ne savais pas du tout que Mario avait été malade ; vous serez bien aimable, à la prochaine occasion, de lui transmettre mes vœux de prompt et complet rétablissement.
Quant à moi, voilà exactement un an que j’ai été pris de cette malencontreuse crise rhumatismale ; mais, comme je vais bien en ce moment et ne me ressens de rien, il faut espérer que cette année tout va se passer sans encombre !
Herbert m’a donné son accord pour le titre du chapitre et le rétablissement de la transcription normale des termes sanscrits, ainsi que pour la suppression de la partie “publicitaire” de la note, sans cependant paraître bien comprendre, non seulement la raison qui se rapporte au caractère de la revue, mais même la simple raison commerciale concernant la librairie Chacornac ; c’est assez curieux… – Évidemment, le mode d’envoi des livres de Shrî Aurobindo n’a pas grande importance en soi, dès lors qu’ils me sont parvenus ; mais c’est Herbert lui-même qui m’avait dit ne pas s’en expliquer les raisons. – Quant à l’identité de la “Mère”, j’ai été tout à fait fixé par une lettre reçue de l’Inde il y a peu de temps : comme je le pensais, il s’agit bien de Mme Richard ; il est possible que, comme vous le dites, son individualité importe peu, mais ce qui importe davantage, c’est l’influence que ses idées “cosmiques” peuvent exercer sur les tendances de l’Ashram. – Permettez-moi de vous dire, à ce propos que vous vous placez à un point de vue un peu trop exclusivement “théorique”, ce que je ne peux pas faire ; que je le veuille ou non, je suis bien obligé de tenir compte de certaines “réalités”, surtout quand elles ne sont pas indifférentes à l’égard de l’orthodoxie traditionnelle…
Je n’ai jamais vu aucun nº de la revue “Arya”, et je ne savais pas qu’elle n’en avait eu que si peu ; comme c’est en 1914 qu’elle a paru, est-ce la guerre qui en a arrêté la publication ?
Pour le Swâmî Siddhêswharânanda, je vois qu’au fond nous sommes bien d’accord ; il est à souhaiter qu’il tienne compte des remarques que vous lui avez faites, si vraiment, comme vous le pensez, il est capable de se dégager de ces regrettables confusions philosophico-sentimentales qui sont si éloignées de la pure doctrine.
Il y a un point sur lequel je ne peux pas être de votre avis : aucune religion authentique n’est simplement une “expression humaine” ; ce qui est l’essentiel, au contraire, c’est un élément supra-humain ; faute de celui-ci, on ne peut avoir qu’une “pseudo-religion”, c’est-à-dire une caricature ou une parodie. Rien de ce qui est traditionnel ne peut être “purement extérieur” ; il peut seulement arriver qu’une tradition devienne incomplète par perte de la conscience de son sens profond ; mais, en fait, je n’en connais d’ailleurs pas d’autre exemple que celui du Christianisme dans son état actuel…
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 10 августа 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)