Le Caire, 24 décembre 1937
Mon bien cher ami,
C’est à mon tour de m’excuser d’être si en retard avec vous ; je n’arrive pas encore à rattraper tout le temps perdu du fait de cette malencontreuse crise de rhumatismes et de ses suites ! Pourtant, mon état a continué à s’améliorer peu à peu, et maintenant je peux enfin rester assis toute la journée sans en ressentir trop de fatigue ; mais, d’un autre côté, je viens d’être assez fortement grippé, ce qui, sans être grave, est encore assez gênant...
J’ai reçu la “Crise de l’Humanisme” peu après votre lettre, mais je viens seulement de pouvoir la lire ; c’est bien, mais peut-être moins net dans son ensemble que le précédent livre ; on y sent un certain désir de ménager malgré tout l’humanisme… Pourtant, celui-ci, si élargi qu’on le suppose, restera toujours, par définition, quelque chose à quoi manque tout principe transcendant ; ce n’est donc pas là ce qui rendra jamais possible le moindre rapprochement avec les doctrines traditionnelles, sans parler du danger, qui n’est déjà que trop grand, de se méprendre sur la véritable nature de celles-ci au point de prétendre les englober dans un tel humanisme ; les Occidentaux ont si peu et si difficilement la notion du “supra-humain” !
Je comprends très bien votre question au sujet du Tantrisme, mais malheureusement je ne vois pas comment on pourrait y répondre d’une façon à peu près satisfaisante, car c’est que précisément je ne crois pas qu’il soit susceptible d’une délimitation nette, qui n’existe que dans les fausses présentations qu’en donnent certains orientalistes ; il faudrait que j’y réfléchisse encore pour voir si on pourrait malgré tout formuler une sorte de définition moins approximative…
De quels pères taoïstes sont donc toutes ces citations du P. Wieger dont vous parlez, Il me semble bien pourtant que vous m’avez montré le livre en question, mais je n’arrive à me souvenir de rien de précis à ce sujet.
Je ne savais pas que Mario avait été à Rome ; y est-il resté longtemps ? Truc aussi est encore allé en Italie pendant les dernières vacances.
Je viens de recevoir le recueil commémoratif du centenaire de Râmakrishna, mais je n’ai pas encore eu le temps de l’examiner : 5 énormes volumes, d’ailleurs remarquablement bien édités.
J. Herbert, de son côté, m’a envoyé les 4 livres de Vivêkânanda qu’il a traduits ; ceux-là aussi attendent la lecture, et un compte rendu. Je vois que vous avez de lui une impression favorable, qui d’ailleurs concorde avec celle que m’ont donnée les 2 ou 3 lettres que j’ai reçues de lui, et qui en tout cas ne sont certainement pas de quelqu’un de prétentieux. Seulement, ce qui m’inquiète un peu, ce sont ses relations ; je pense surtout, en disant cela, à la revue “Action et Pensée” ; en dehors de l’erreur même qui est inhérente à toute interprétation des doctrines orientales en termes psychologiques, la psychanalyse, plus spécialement, est vraiment un assez mauvais voisinage ; vous verrez d’ailleurs mes explications plus complètes là-dessus, car j’ai pensé qu’il ne serait pas inutile de consacrer un article à cette question, étant donné que ces tendances paraissent gagner du terrain actuellement.
Quant à Romain Rolland, franchement, je ne peux pas être de votre avis : s’il y en a quelques-uns à qui il a pu donner l’idée d’aller plus loin, ce que j’admets volontiers, il y en a certainement bien davantage qu’il aura dégoûtés à tout jamais de l’Orient en le mêlant à ses platitudes sentimentales et à ses pleurnicheries humanitaires ; ce malheureux homme me donne une impression de niaiserie vraiment prodigieuse ! Du reste, les théosophistes eux-mêmes ont bien pu aussi amener accidentellement quelques personnes à étudier sérieusement les doctrines orientales ; est-ce une raison suffisante pour supporter leur façon de les dénaturer et pour ne pas repousser toute solidarité avec eux ?…
Pour Aurobindo, ce que j’ai voulu dire, c’est qu’aucun volume de lui n’avait encore été publié en français ; quant à la revue “Ârya”, qui en effet a paru en français pendant quelque temps (non pas en Belgique, mais à Pondichéry même), j’ai déjà entendu dire qu’elle était maintenant tout à fait introuvable.
Je ne trouve pas regrettable que Sandoz ait cessé sa collaboration avec Marquès-Rivière, mais il est assez singulier que quelqu’un puisse avoir qualité pour lui donner des ordres à ce sujet, ne le trouvez-vous pas aussi ? Je ne serais d’ailleurs pas très étonné qu’il s’agisse de Jukanthor, comme vous le supposez, car il est bien possible en effet qu’il ait quelque chose contre Marquès-Rivière et qu’il s’emploie à faire échouer ses projets ; cela doit se rattacher à la rivalité dudit Jukanthor avec un prétendu “Bouddha vivant” qui a conféré à Marquès-Rivière je ne sais trop quels diplômes extravagants ; ces deux intéressants personnages ne se trouvent guère d’accord, je crois, que quand il s’agit de m’injurier ! Le “Bouddha vivant” en question, qui se prétend à la fois héritier des rois Khmers (d’où sa querelle avec Jukanthor), de Gengis-Khan et du dernier Dalaï-Lama, est en réalité totalement inconnu au Thibet, ainsi que les titres dont il se pare et les organisations dont il se dit le chef ; j’ai eu là-dessus des renseignements tout à fait édifiants venant d’un Lama authentique… Je ne sais plus si je vous ai dit que les publications projetées par Marquès-Rivière devaient se faire en association avec les Éditions Véga ; il a d’ailleurs toujours été en excellents termes avec le sieur Rouhier, qui, à l’occasion d’un de ses livres, a même fait dans sa vitrine une exposition où figuraient les diplômes dont je parlais tout à l’heure ; c’est d’ailleurs par là que j’en ai eu connaissance… Mais, si Marquès- Rivière est plus que suspect, il n’est en tout cas qu’un instrument subalterne, tandis que Jukanthor est sûrement quelque chose de plus dangereux ; c’est un individu absolument sinistre, qui s’entend singulièrement à détraquer les gens qui se laissent dominer par lui (je ne sais si vous vous souvenez du malheureux G. de Mengel, qu’il a rendu complètement fou) ; et je connais peu de choses qui donnent une impression “satanique” aussi caractéristique que ce qu’il écrit ! Il est vraiment bon de se tenir autant que possible à l’écart de tout ce joyeux monde…
Je ne sors toujours pas des traductions anglaises de mes livres : celle du “Théosophisme” est terminée, mais il reste à trouver un éditeur ; l’“Introduction générale”, “Orient et Occident” et la “Crise du Monde moderne” sont en train en ce moment ; et voilà encore qu’un nouveau traducteur vient de se proposer pour “Autorité spirituelle et pouvoir temporel” !
Je ne veux pas terminer sans vous adresser tous mes meilleurs vœux pour la nouvelle année qui sera sur le point de commencer quand cette lettre vous parviendra…
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 24 декабря 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)