Le Caire, 4 octobre 1937
Mon bien cher ami,
Depuis si longtemps déjà que vous m’avez écrit du Thor, vous devez vous étonner de n’avoir pas de mes nouvelles ; je pense que vous êtes maintenant de retour à Paris… Malheureusement, les douleurs dont je vous avais parlé m’ont repris, et avec beaucoup plus de violence, si bien que j’ai été immobilisé pendant plus de 3 semaines ; voilà l’explication de mon retard. Vous pouvez imaginer tout le travail qui s’est accumulé pendant ce temps-là ; j’ai dû commencer par les articles urgents, avant de m’occuper de remettre ma correspondance à jour ; et j’ai encore là d’autres choses qui attendent, notamment le début des traductions anglaises d’“Orient et Occident” et de la “Crise du Monde moderne”.
J. Herbert, que j’avais remercié de son envoi, m’a répondu par un mot très aimable ; il dit connaître mes livres, mais, chose curieuse, il n’avait fait aucun rapprochement avec l’adresse que lui avait donnée Miss Mac Leod et où le nom était déformé. Il m’a envoyé en même temps une brochure contenant des “radio-conférences” faites par lui, et qui semblent indiquer une tendance assez prononcée à la “vulgarisation” ; un autre point noir, si je puis dire, c’est son admiration pour Romain Rollan… Il me parle aussi d’une revue “Action et Pensée”, de Genève, qui a maintenant une partie consacrée, sous sa direction, à la “philosophie hindoue moderne” ; je me demande ce que cela peut être au juste. Enfin, je ne serais pas fâché que vous puissiez le voir et que vous me disiez quelle impression vous en aurez eu ; naturellement, on ne peut pas s’en rapporter là-dessus à Sandoz, qui doit être influencé par sa “rivalité” avec lui au sujet des traductions de Shrî Aurobindo…
Vous me direz aussi si vous avez revu Sandoz comme vous le pensiez ; je suis assez de votre avis en ce qui le concerne, mais, tout de même, je trouve bien regrettable sa collaboration avec Marquès-Rivière, car, quels que soient ses défauts, il vaut incomparablement mieux que ce peu recommandable personnage, dont les multiples attitudes successives (si ce n’est même parfois simultanées) ne sont probablement pas plus sincères les unes que les autres ! Je ne crois pas, malgré la quasi-similitude de nom, que le “Problème de la Vie” puisse être de lui, car le domaine physico-mathématique lui est tout à fait étranger ; je dois d’ailleurs dire que je n’ai rien trouvé de particulièrement remarquable dans ce petit livre, et que je me demande encore ce qui a pu enthousiasmer Sandoz… – D’autre part, ledit Marquès-Rivière vient de faire paraître un volume intitulé “L’Inde secrète et sa magie” ; je vous en reparlerai quand j’aurai le temps de le lire, mais, rien qu’en le feuilletant, j’y ai déjà aperçu des “emprunts” aussi manifestes que variés ; il a toujours procédé ainsi, du reste, et en présentant le tout comme des choses qu’il aurait lui-même vues ou entendues ; mais le plus fâcheux est que maintenant, parce qu’il est allé passer quelques mois dans l’Inde, beaucoup de gens sérieux seront tout disposés à le croire sur parole !
Je veux croire que vos vacances se sont bien terminées ; j’espère bien que vous ne me tiendrez pas rigueur de mon retard involontaire et que, si vos malades ne vous absorbent pas trop, vous me redonnerez bientôt de vos nouvelles. – Oui, vous devez avoir écrit bien des choses depuis si longtemps, et je me demande aussi quand vous pourrez me les lire ; ne viendrez-vous pas quelque jour jusqu’ici ?…
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 4 октября 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)