Le Caire, 15 août 1930
Mon bien cher ami
Je suis effrayé d’être si en retard avec vous, bien plus encore que vous ne l’étiez-vous-même avec moi lors de votre dernière lettre ; et vous qui vous excusiez de ce retard ! La raison principale qui m’a fait négliger ma correspondance en tous ces temps-ci, c’est que j’ai travaillé à la préparation d’un volume sur le “Symbolisme de la Croix” (c’est-à-dire, au fond, sur les états multiples de l’être), dont la rédaction est maintenant terminée ; il ne me reste plus qu’à le remettre au net ; cela devra paraître vers la fin de l’année. Vous voyez que la chaleur ne m’empêche pas de travailler ; quoiqu’elle soit naturellement très forte ici en cette saison, je la trouve tout à fait supportable ; il y a presque toujours de l’air, et les soirées et les nuits sont souvent assez fraîches ; on étouffe sûrement moins qu’à Paris.
J’ai tout de même écrit à Mario il y a une quinzaine de jours ; j’avais deux lettres de lui depuis son retour de Grèce. Il doit avoir quitté Paris depuis quelques temps déjà, mais est-il allé à St Jean Soleymieux ou ailleurs ? Il ne me le disait pas ; il me disait seulement qu’il allait profiter des vacances pour faire la traduction du traité de Sallustius qui doit paraître à l’“Anneau d’Or”. Il vous a sans doute appris que les éditions allaient être réorganisées sous une forme un peu différente (Didier ne faisait pas tout ce qu’il aurait dû) ; il paraît d’ailleurs enchanté des nouveaux projets, et je pense aussi que ce sera très bien.
Et vous, où êtes-vous en ce moment ? J’adresse ma lettre au Thor, mais je pense que vous devez circuler sur votre bateau… Ne faites pas comme moi, et donnez-moi bientôt de vos nouvelles si vous le pouvez.
Je pense toujours partir d’ici vers la fin de septembre ou le début d’octobre ; peut-être serez-vous à Paris avant moi. Je ne sais d’ailleurs pas encore si je ne m’arrêterai pas d’abord à Blois, pour ne pas risquer d’y avoir aussi froid que l’an dernier.
J’ai enfin reçu ces jours derniers une lettre de Truc, dont je n’avais pas encore eu de nouvelles jusqu’ici, ou plutôt une lettre écrite sous sa dictée par Mme Truc, ce qui prouve que l’état de sa vue ne doit pas être encore bien brillant. Ce qui l’a décidé à m’écrire enfin, c’est qu’il a vu un article de moi sur “l’Esprit de l’Inde”, qui a paru dans le “Monde Nouveau” de juin ; je ne sais si vous en avez eu aussi connaissance. Du reste, cet article, qui m’avait été demandé un peu avant mon départ de Paris, mais que j’ai envoyé d’ici, ne vous apprendra sûrement pas grand’chose de nouveau.
À part mon travail dont je vous ai parlé, je suis toujours très occupé par les mêmes questions, et j’espère bien qu’il en sortira quelque chose d’intéressant, mais il y faut le temps, ce qui, d’ailleurs, compte peu ici.
Excusez-moi de ne pas vous écrire plus longuement ; il faut que je sorte maintenant, mais je n’ai pas voulu remettre encore à un autre jour.
À bientôt de vos nouvelles, j’espère.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 15 августа 1930 г.
(перевод на русский язык отсутствует)