Le Caire, 22 mai 1930
Mon bien cher ami,
J’ai reçu vos deux lettres, et je suis cette fois bien en retard avec vous ; veuillez m’en excuser. Je tâche de travailler le plus possible, notamment à l’étude de l’arabe, si bien qu’il me reste peu de temps pour écrire. Je n’arrive pas non plus à voir ici tous les gens que je pourrais voir ; le temps passe vite, quoique d’une tout autre façon qu’à Paris, et sans cette bousculade si fatigante.
J’ai été content de savoir que vous aviez pu vous échapper pendant un mois entier ; je ne pensais pas, quand vous parliez des vacances de Pâques, que ce serait pour si longtemps ; cela a dû vous faire grand bien. Mais c’est malheureux que vous ayez eu un si mauvais temps ; ce que vous m’en dites me rappelle tout à fait un passage à Nice en février, précisément un jour de Carnaval.
Il est certain que Mademoiselle votre sœur doit se trouver bien seule maintenant ; c’est un grand changement pour elle…
Par un mot de Madame Meunier qui m’est parvenu dans l’intervalle de vos deux lettres, je savais que Mario devait rester en Grèce, jusqu’à la fin de mai. Il doit en être très heureux, lui aussi, comme moi de me trouver ici, où tout continue à aller pour le mieux à tous les points de vue. Je lui ai écrit il y a quelques jours à l’adresse indiquée par Madame Meunier. Celle-ci me dit qu’elle lui a fait parvenir ma précédente lettre ; vous serez bien aimable de la remercier pour moi quand vous la verrez.
Quand je vous disais que le côté métaphysique n’apparaissait pas, c’était des monuments de l’Égypte ancienne que je voulais parler ; je pensais surtout, à la suite de mon voyage à Louqsor, aux symboles qui se trouvent dans les tombeaux des rois. Pour ce qui est de l’Égypte actuelle (islamique), ce côté métaphysique y existe bien, mais il est certain que ceux qui le connaissent bien ne sont pas très nombreux ; les autres n’en ont qu’une idée plus ou moins vague. Chose curieuse, ceux qui connaissent vraiment ces choses sont pour la plupart des gens très simples, de condition sociale tout à fait moyenne, et qui ne fréquentent pas les milieux dits “intellectuels” ; ils sont donc assez difficiles à trouver.
Pour ce qui est de la question des traductions, je m’occupe actuellement de préparer beaucoup de choses ; espérons que cela aboutira ; mais ici il ne faut jamais être trop pressé. Il y aurait beaucoup à faire ; rien que pour les ouvrages de Mohyiddin, nous avons une liste qui en comporte 284, dont beaucoup sont malheureusement presque introuvables ; et encore est-elle loin d’être complète ; on pense que, en réalité, le nombre total doit être entre 4 et 500 ! Il faudra sans doute faire copier certains manuscrits ; tout cela est à voir peu à peu.
Souvenirs et amitiés à tous.
Bien affectueusement vôtre.
René Guénon
Каир, 22 мая 1930 г.
(перевод на русский язык отсутствует)