Blois, 26 septembre 1927
Blois, 26 septembre 1927 72, rue du Foix
Mon bien cher ami,
Je suis vraiment confus d’être resté si longtemps sans répondre à votre si bonne lettre : un mois exactement, puisqu’elle date du 26 août. Le temps passe toujours aussi vite, et nous avons eu, pendant ces vacances, beaucoup de dérangements de toutes sortes, si bien que je n’arrive pas plus qu’à Paris à faire tout ce que je voudrais. Enfin, je pense bien que vous ne m’en voudrez pas de ce retard.
Sans doute allez-vous bientôt regagner la capitale ; quant à nous, nous y rentrerons lundi prochain 3 octobre. Ne nous verrons-nous point encore à Blois cette année ? Il faudra pourtant bien que vous vous décidiez à y venir quelque jour !
Vous avez eu bien de la chance de jouir d’un si beau temps ; ici, il a fait presque continuellement mauvais, et, ces jours derniers, nous avons eu si froid que nous avons dû faire du feu, chose qui ne nous arrive jamais ici à pareille époque.
J’ai été longtemps sans avoir de nouvelles de mon futur livre, et je commençais même à m’en inquiéter un peu ; enfin, il paraît qu’il est maintenant à l’impression, et on espère que cela ne traînera pas trop.
Je ne sais toujours rien pour la “Revue Hebdomadaire” ; et vous ? Ce silence prolongé me semble tout à fait extraordinaire ; vous vous souvenez que Le Grix, dans sa dernière lettre, me promettait de prendre connaissance de mon article avant les vacances.
Vos réflexions à propos de l’affaire de “Regnabit” me paraissent tout à fait justes ; il y a là des manifestations d’une mentalité qui nous est difficilement intelligible. Le P. Anizan m’a enfin écrit pendant que nous étions à Loudun, c’est-à-dire il y a un peu plus d’un mois, en me disant d’ailleurs qu’il ne m’aurait pas encore répondu à ce moment-là si l’abbé Buron ne lui avait dit que j’étais étonné de ne rien recevoir de lui. À vrai dire, sa réponse n’en est pas une ; elle est tout à fait insignifiante et complètement à côté de la question ; je vous montrerai cela prochainement. M. Charbonneau pense que le P. Anizan doit être très gêné et suppose qu’on a dû agir sur ses supérieurs ; il y a sûrement là-dessous un tas d’intrigues peu intéressantes ; mais je trouve que, de toutes façons, on aurait pu agir plus franchement vis-à-vis de moi. Il aurait été bien facile de venir me trouver dès le début et de me mettre au courant de certaines attaques, comme celle de la “Revue Internationale des Sociétés Secrètes” dont je crois vous avoir parlé, au lieu de ne m’en rien dire et d’aller en parler à d’autres, ainsi que j’en ai eu la preuve depuis. Il faudra que je vous fasse voir cet article extravagant, ainsi qu’un autre que j’ai reçu dernièrement et qui n’est pas moins extraordinaire, quoique écrit dans un esprit diamétralement opposé : dans une revue intitulée “Notre Temps” (comme le livre de Truc), un certain Monod-Herzen prétend que je suis spécialement chargé par Rome de présenter les doctrines hindoues de façon à les mettre d’accord avec le Catholicisme ! Venant après l’autre histoire, ce n’est vraiment pas banal ; c’est à se demander si tous ces gens ne sont pas fous. Évidemment, en présence de ces attaques ineptes et contradictoires, il n’y a qu’à hausser les épaules et, comme vous dites, à continuer sa route sans s’en préoccuper autrement ; mais ce qu’il y a de fâcheux, c’est que ces revues ont des lecteurs qui croient toutes ces sottises, de très bonne foi, et qu’ainsi cela peut tout de même faire un certain tort. Enfin, ce n’est pas cela qui m’empêchera de poursuivre mes travaux, bien entendu, ni qui m’en fera changer l’orientation. En particulier, j’ai bien l’intention de compléter mes études de “Regnabit”, dès que je le pourrai, de façon à en faire un volume comme beaucoup me l’ont déjà demandé. Je pense aussi trouver une utilisation de mon travail sur le spirituel et le temporel, en le développant plus que je n’avais fait pour un simple article ; je vous dirai cela. Et puis, j’ai encore bien d’autres choses en vue ; mais quand arriverai-je à les réaliser ?
Avez-vous eu l’occasion de voir Truc ? Nous n’avons pas eu de ses nouvelles depuis le début des vacances ; il est vrai que je ne lui ai pas écrit non plus. Peut-être est-il déjà rentré à Paris ; il s’ennuie tant dans son pays !
À bientôt, mon cher ami, le plaisir de reprendre nos bonnes conversations. Ces dames me chargent de leurs meilleures amitiés pour vous, et je vous prie de croire toujours à toute mon affection. René Guénon
Блуа, 26 сентября 1927 г.
(перевод на русский язык отсутствует)