Le Caire, 12 avril 1930
Mon bien cher ami,
J’ai été heureux de trouver votre lettre à mon retour ici ; je pense que, de votre côté, vous avez reçu celle que je vous avais écrite entre mes deux voyages. J’ai écrit aussi à Mario il y a une dizaine de jours ; mais j’attends toujours la lettre de lui qu’on m’avait annoncée ; se serait-elle perdue ? Je pense qu’il vous aura communiqué ce que je lui ai dit du voyage au Sinaï ; je vous reparlerai de cela plus longuement quand j’aurai le plaisir de vous revoir.
Maintenant, les voyages sont finis, pour le moment tout au moins ; je suis installé ici dans le quartier de Seyidna Hussein, à deux pas de l’Université d’El-Azhar. C’est l’endroit le plus purement islamique de toute la ville ; il n’y a pas un seul étranger, et même on n’en voit jamais de ce côté, sauf, de temps à autre, quelques touristes qui passent en voiture et qu’on regarde un peu comme des bêtes curieuses ; leurs physionomies ahuries et parfois quelque peu inquiètes sont en effet très amusantes à observer. Je me trouve très bien là ; on peut y vivre d’ailleurs à très bon compte, à peu près la moitié de ce qu’il faut à Paris.
Vous parlez de réceptions ; il y en a bien quelques-unes, mais les gens ici sont généralement très discrets et ne vont guère vous déranger à domicile ; il suffit donc de se réserver des heures où on reste chez soi pour pouvoir travailler tout à fait tranquillement. Quant aux apéritifs et autres choses de ce genre, cela n’existe pas ici, sauf dans les milieux européens que je ne fréquente pas ; l’eau, le café et le thé sont les seules boissons admises.
Nous allons organiser quelque chose pour rechercher les ouvrages arabes qu’il sera particulièrement intéressant de traduire en français ; beaucoup n’existent qu’en manuscrits.
Je suis content de ce que vous me dites au sujet des livres de Guaita ; si votre cousine veut nous les donner, ce sera très bien en effet ; nous verrons cela à mon retour. Il y a longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles de Didier, sauf indirectement ; Dermenghem m’écrit qu’il l’a revu ; peut-être Mario l’a-t-il vu aussi en même temps. Je pense que tout va bien de ce côté ; il n’y a aucune raison pour qu’il en soit autrement.
Je viens de recevoir, aujourd’hui même, une lettre de la Mecque ; on me demande si on m’y verra bientôt ! Cela ne me serait guère possible en ce moment, avec tout ce que je voudrais faire ici, mais, par la suite, cela viendra peut-être… in châ Allah !
Tant mieux si vous pouvez aller en Provence pour Pâques ; cela ne vous arrive pas souvent ! Vous y serez probablement quand cette lettre parviendra en France, car il me semble que c’est dans huit jours (je ne suis pas très sûr des dates depuis que je suis ici, et il m’arrive de m’embrouiller un peu avec l’emploi de deux calendriers différents) ; mais, au Thor ou à Paris, j’espère bien que vous la recevrez quand même.
De votre côté, si vous le pouvez, ne tardez pas trop à m’écrire ; vous savez que cela me fera toujours grand plaisir d’avoir de vos nouvelles.
Amitiés à tous.
Bien affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 12 апреля 1930 г.
(перевод на русский язык отсутствует)