Blois, 13 août 1927
Blois, 13 août 1927 74, rue du Foix
Mon cher ami,
Voilà déjà quelque temps que je me propose de vous donner de nos nouvelles, sans avoir pu encore y arriver. Je ne me suis guère reposé depuis notre départ de Paris ; je me suis mis tout de suite à recopier mon volume, et je ne me suis pas arrêté tant que cela n’a pas été terminé ; enfin, c’est fait maintenant, et le manuscrit est expédié à l’éditeur. Me voilà donc plus tranquille, du moins de ce côté ; mais, comme je n’ai pris le temps d’écrire à personne tant que ce travail était en train, j’ai maintenant une volumineuse correspondance en retard.
Nous n’allons pas mal en ce moment, mais nous avons un temps abominable : orages fréquents, tempêtes, pluies presque continuelles ; les bains de soleil risquent fort de se changer en bain de boue ! Et vous, êtes-vous mieux partagé ? Les journaux parlent de la sécheresse dans le Midi ; si c’est vrai, vous avez bien de la chance !
Nous pensons partir la semaine prochaine pour la Touraine, où nous ne serons d’ailleurs que quelques jours, comme tous les ans ; si le mauvais temps continue, ce ne sera pas bien agréable pour circuler.
Il faut que je vous mette au courant de la suite de l’affaire de “Regnabit”, comme vous me l’aviez demandé ; cette suite, jusqu’ici tout au moins, se réduit du reste à assez peu de chose. Je commençais à désespérer d’avoir une réponse quelconque, lorsque, trois semaines exactement après ma lettre, l’abbé Buron m’a enfin renvoyé, comme je l’avais demandé, le manuscrit de l’article faisant suite à celui qui avait été refusé par la censure, en l’accompagnant d’un petit mot dans lequel il disait simplement “qu’il pensait bien que ma détermination n’influerait en rien sur nos relations”, sans faire le moindre commentaire. Vraiment, cela ne pouvait passer pour une réponse ; quant au P. Anizan, je n’ai toujours rien reçu de lui. Ces jours derniers, ayant écrit à l’abbé Buron pour lui demander un renseignement sur tout autre chose, j’en ai profité pour lui dire un peu ce que je pensais et combien j’étais étonné de ce silence. J’ai reçu une réponse ce matin même : il me dit que le P. Anizan a dû m’écrire il y a peu de temps, que sa lettre s’est peut-être perdue… Cela me paraît un peu extraordinaire. Il dit aussi que, si le P. Anizan a eu connaissance de certaines attaques dirigées contre moi (j’avais fait allusion à un article bizarre paru au mois de mai, mais que je n’avais vu que tout dernièrement), et s’il ne m’en a pas parlé, “ce n’est pas par manque de franchise, mais plutôt délicatesse ou peur de me peiner”. C’est peut-être vrai ; mais il faut bien mal me connaître pour supposer que je préfère être tenu dans l’ignorance des attaques, même stupides, et par conséquent mis dans l’impossibilité d’y répondre s’il y a lieu, ce dont, en tout cas, je suis seul à pouvoir me rendre compte. Enfin, l’abbé Buron termine ainsi : “Votre décision, qui n’est pas encore connue à cause des vacances, ne sera un soulagement pour personne, mais au contraire une cause de regret. Je suis moi-même très peu au courant, absorbé que je suis par ma besogne matérielle.” Il me semble que, si l’on regrette vraiment ma collaboration, on aurait pu agir autrement et ne pas laisser ma lettre sans réponse ; je crains bien que nous n’arrivions jamais à savoir exactement le fond de cette histoire !
Nous savons que vous n’écrivez pas beaucoup pendant les vacances ; nous espérons cependant que vous ne tarderez pas trop à nous donner de vos nouvelles à votre tour.
Ces dames vous envoient leurs souvenirs les meilleurs, et moi, mon cher ami, je vous prie de croire toujours à mes sentiments bien affectueux. René Guénon
J’oubliais quelque chose : avez-vous vu Le Grix avant votre départ ? Je suis toujours sans nouvelles de lui et de mon article sur la Chine !
Quant à mon autre article, Dumur me l’a retourné avec ces quelques lignes : “Je regrette vivement de ne pouvoir publier votre intéressant article, mais nous sommes tellement pris par des engagements antérieurs, que nous ne pouvons plus accepter que les articles qui nous sont imposés par l’actualité.”
Ce n’est vraiment pas de chance ! À la rentrée, je pourrai peut-être essayer encore de le présenter au “Correspondant”, comme on l’avait pensé tout d’abord ; mais plus je vais, plus je suis persuadé qu’il m’est à peu près impossible de faire passer quelque chose dans les revues. Ou les gens ne comprennent pas, ou ils ont peur de je ne sais trop quoi ; dans les deux cas, le résultat est le même.
Encore toutes nos amitiés. René Guénon
Блуа, 13 августа 1927 г.
(перевод на русский язык отсутствует)