Le Caire, 10 juin 1937
Mon bien cher ami,
Votre lettre s’est croisée avec la mienne, et je suis heureux d’avoir ainsi de vos nouvelles plus tôt que je ne l’espérais.
La nouvelle de la mort de la pauvre Melle Dufau ne m’étonne guère ; il est probable qu’elle était encore dans la clinique de Nice d’où elle m’avait écrit en dernier lieu. Ce que je me demande avec une certaine inquiétude, c’est si elle a éprouvé jusqu’au bout cette sorte de désespoir qui se sentait dans ses dernières lettres ; il serait à souhaiter qu’elle ait retrouvé plus de sérénité à la fin… Ce que vous dites d’elle est sûrement juste ; il y avait malgré tout certains beaux côtés, et son énergie au travail, avec ses souffrances, était vraiment peu ordinaire !
N’oubliez pas de me reparler de R. Philipon quand vous saurez quelque chose par Mario ; je n’ai rien pu apprendre jusqu’ici. Hackin, qui le connaissait beaucoup, n’écrit pour ainsi dire jamais, et d’ailleurs je ne sais même pas s’il est actuellement à Paris ou en Afghanistan…
La raison des réactions hostiles à l’égard d’Apollonius, au fond, est peut-être bien en effet celle que vous dites ; tout de même, cela témoigne d’une haine vraiment bien tenace, après tant de siècles écoulés !
Pour Sandoz, je ne croyais tout de même pas que l’accueil qui lui avait été fait avait été tel qu’il puisse lui laisser tant d’amertume ; qui en rend-il responsable ? Et sa traduction, y a-t-il malgré cela quelque espoir qu’elle soit approuvée, ou bien n’y compte-t-il plus ? Je me demande jusqu’à quel point les deux questions se tiennent, car il semble que sa traduction n’a dû être pour rien dans la façon dont on l’a reçu, puisqu’on ne l’avait évidemment pas examinée à ce moment-là.
Moi aussi, j’ai lu dernièrement le livre de Schweitzer, mais je n’avais pas pensé à vous en parler, tellement je l’ai trouvé mauvais ; c’est encore un nouvel exemple d’incompréhension occidentale… Même pour ce qui est de la documentation, il ne connaît rien de l’Inde (et c’est du reste ce qui l’excuse dans une certaine mesure) qu’à travers les orientalistes, dont il accepte de confiance les traductions et interprétations ; il paraît notamment considérer Grousset et Masson-Oursel comme de grandes autorités !
À part cela, c’est plein de parti pris et de préjugés, comme vous l’avez bien remarqué aussi ; avec une pareille mentalité “moraliste”, il n’y a évidemment rien à faire… Chose assez curieuse, quelqu’un lui a écrit pour lui demander s’il n’avait pas connaissance de mes livres ; il n’a jamais répondu ; comment faut-il interpréter ce silence ?…
Je m’excuse de vous écrire en hâte ; je suis dans mes articles et comptes rendus pour les “Études Traditionnelles” de juillet, et ils ne sont pas en avance !
À vous bien affectueusement.
René Guénon
Каир, 10 июня 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)