Le Caire, 28 février 1937
Mon bien cher ami,
Voilà en effet longtemps que je n’avais eu de vos nouvelles ; aussi ai-je été heureux de recevoir votre lettre et de voir que tout va toujours bien.
Je viens de terminer la dernière revision, avant l’envoi à l’impression, de la traduction italienne de “L’Homme et son devenir” dont je vous ai parlé ; je ne suis pas fâché d’être sorti de ce travail compliqué et minutieux ; ce livre est sûrement, de tous les miens, le plus difficile à traduire avec toute l’exactitude et toute la précision nécessaires ! J’ai revu aussi la traduction anglaise du “Théosophisme”, ce qui est plus facile, et j’ai là maintenant les premiers chapitres de celle de l’“Introduction générale”, auxquels je n’ai pas eu le temps de toucher encore… – D’autre part, Chacornac me demande de lui donner le texte complété du “Roi du Monde” en mai, afin de pouvoir le faire reparaître en octobre ; il va donc falloir que je m’y mette sans trop tarder.
Je constate une chose qui m’étonne un peu : la plupart des personnes qui lisent la “Voie Métaphysique” pour la première fois, n’ayant pas pu l’avoir avant sa réédition, s’en déclarent plus ou moins déçues. Autant que je peux m’en rendre compte, il semble que cela vienne surtout du défaut de rigueur dans l’expression, que vous avez vous-même relevé aussi depuis longtemps ; de plus, l’“exclusivisme” qui s’affirme dans les premiers chapitres y est aussi pour quelque chose…
Je suis content de ce que vous me dites pour mes articles et pour les “Études Traditionelles” en général ; reparlez-m’en quand vous aurez le temps. Je vous assure que cela n’a pas été un petit travail pour arriver peu à peu à faire de cette revue ce qu’elle est maintenant, et en particulier pour venir à bout des craintes de Chacornac ; enfin, il en est lui-même très satisfait maintenant, d’autant plus qu’il voit que la défection de l’ancienne clientèle “occultiste” est plus que compensée par de nouveaux abonnements.
Je prends note de votre suggestion pour la question du son ; peut-être en effet traiterai-je cela quelque jour ; en tout cas, j’aurai naturellement à le faire sur les conditions de l’existence corporelle que j’ai en vue depuis longtemps, et dont l’étude sur les éléments que vous connaissez ne constitue qu’un fragment. – Quoi qu’il en soit, la collaboration de Coomaraswamy, de qui nous avons encore plusieurs articles en réserve actuellement, est pour nous une excellente chose.
J’ai lu “Apollonius”, et je le trouve vraiment très bien ; il n’y a que la préface à laquelle je reprocherais volontiers de faire un peu trop de concessions à l’esprit “critique” moderne ; n’êtes-vous pas aussi de cet avis ? – La traduction de l’Iliade et de l’Odyssée me paraît un bien gros travail ; combien de temps Mario pense-t-il y consacrer ?
Je vois qu’il vient de paraître encore un nouveau livre sur Guaita, par un certain Charles Berlet que je ne connais pas du tout ; avez-vous vu cela ?
Vous ai-je dit que Chamuel était mort il y a quelques mois, sans avoir jamais pu arriver à rien réaliser de ses projets d’édition des œuvres de Marc Haven et autres ?
L’illustre Rouhier m’a envoyé dernièrement ses comptes de 1936 ; il y a tout de même une légère amélioration par rapport aux années précédentes, mais les résultats ne sont pas encore bien brillants ; du reste, les libraires se plaignent toujours qu’il se refuse à leur faire des dépôts, sans aucune raison plausible… Il a un catalogue en préparation depuis un an, et il dit maintenant qu’il sera prêt “dans 6 mois environ” ; cela vous donne une idée de l’activité du personnage et de la maison !
J’ai le livre de Granet, et j’en pense bien la même chose que vous ; il contient une “documentation” qui peut être utile seulement à ceux qui savent déjà par ailleurs dans quel esprit il convient réellement d’interpréter tout cela ; pour les autres, c’est bien inutile et même plutôt nuisible… Oui, c’est bien l’esprit scientiste, sans rien qui aille plus loin ; mais, pour ce qui est de l’esprit paysan que vous y trouvez aussi, je dois faire une réserve : ces conceptions “agraires” ne représentent même pas cela, elles ne sont qu’un reflet de théories puisées dans les livres des sociologues, ce qui est pire !
Je ne connais pas, hélas ! d’ouvrages occidentaux sérieux sur le Yoga, et je ne crois pas qu’il en existe ; le “Yogi Ramacharaka”, autrement dit W. W. Atkinson, n’a fait, comme tant d’autres, qu’accommoder à la mentalité américaine ce qu’il a pu en connaître. – Pour la question que vous posez en ce qui vous concerne, c’est bien difficile d’y répondre ; je penserais plutôt pour vous à Jnâna-Yoga, sûrement pas à Bhakti !…
Je n’ai pas eu l’occasion de lire le livre de Marcotoune, j’en ai seulement entendu parler ; cette “discordance” entre l’auteur et son œuvre est assez curieuse en effet, mais ce n’est peut-être pas tellement rare à notre époque : encore un aspect du désordre moderne !
Vous avez grandement raison de vous méfier de toutes les histoires de radiesthésie et autres de ce genre, encore plus dangereuses au fond qu’on ne pourrait le supposer ; les prétendues “prophéties” continuent aussi à sévir d’une façon anormale et à tourner de plus en plus la tête des gens… – Et votre congrès astrologique, vous ne m’en reparlez pas ; avez-vous réussi à faire retirer votre nom du comité ? J’ai encore eu des renseignements d’où il résulte que, pour les organisateurs, il s’agit surtout d’une entreprise commerciale…
J’ai reçu la semaine dernière une lettre de Sandoz, écrite à bord du bateau, et j’ai été tout étonné de le savoir déjà sur le chemin du retour ; son séjour à Pondichéry semble donc n’avoir pas été de bien longue durée. Je n’arrive d’ailleurs pas à comprendre s’il a réussi à voir Aurobindo Ghose lui-même, qui, me dit-il seulement, est en train d’examiner sa traduction ; espérons que celle-ci pourra paraître bientôt, et aussi celle de votre cousine. Quant à l’entourage, il fait à son sujet quelques réflexions qui concordent bien avec ce que je vous en avais dit… – Il ne s’est pas arrêté ici, car il n’aurait pu disposer que de quelques heures, ce qui aurait été tout à fait insuffisant pour que je puisse lui fixer un rendez-vous. Si votre ami Prakash pouvait s’arrêter quelques jours, je serais content de le voir ; il faudrait pour cela le temps que je reçoive un mot de lui et que j’y réponde ; c’est là ce qui complique un peu les choses ; quand compte-t-il retourner dans l’Inde ?
Voilà, je crois, une lettre aussi longue que la vôtre ; je pense du moins n’avoir rien oublié d’intéressant…
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 28 февраля 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)