Le Caire, 6 janvier 1937
Mon bien cher ami,
Comme je le prévoyais, nos lettres se sont croisées ; je crois bien même que nous avons dû les écrire le même jour… Merci de vos bons souhaits ; je vous renouvelle encore tous les miens en ce début d’année !
Puisque vous voilà abonné aux “Études Traditionnelles”, vous allez pouvoir maintenant voir mes articles tous les mois ; il arrive parfois que j’occupe à moi seul à peu près la moitié de la revue…
J’ai commencé la lecture d’“Apollonius” hier soir, mais je n’ai pas encore pu la pousser bien loin ; je vous en reparlerai donc une prochaine fois.
J’ai aussi un exemplaire de la traduction de la “Bhagavad-Gîtâ” de Wilkins et Parraud, qui est, je crois, la plus ancienne de toutes ; il y a des erreurs assez grosses, mais aussi, à côté de cela, des choses qui sont certainement mieux rendues que chez Burnouf ; les premiers orientalistes n’avaient d’ailleurs pas encore toutes les idées préconçues de leurs successeurs !
On me parle d’une traduction de l’“Îshwara-Gîtâ” parue chez Geuthner ; je ne sais pas du tout de quoi il s’agit, ni si c’est une publication récente, ni qui est le traducteur ; avez-vous connaissance de cela ?
Vous m’aviez dit en effet que votre cousine traduisait le commentaire de l’“Isha Upanishad” ; se propose-t-elle de le publier, et où ?
Des livres de Vivekananda, je n’ai lu que “Râja-Yoga” ; je l’ai même, mais je n’arrive pas à mettre la main dessus en ce moment ; cette traduction (publiée, je crois, chez Bailly) était peut-être mauvaise, car je n’en ai pas gardé une bonne impression. Il y a chez Vivekananda un assez singulier mélange ; le besoin d’activité extérieure dont il était dévoré lui a certainement beaucoup nui, et on dit d’ailleurs que lui-même l’a regretté à la fin… – Ce que vous dites de la préface de Masson-Oursel ne m’étonne nullement !
Je comprends que vous n’ayez rien à redouter des gens dangereux, car, dès lors que vous n’“extériorisez” rien, ils ne peuvent trouver aucune prise… Pour ce qui est de Marcotoune, j’ai encore, sans le chercher le moins du monde, appris récemment bien des choses sur ses activités aussi suspectes que variées, auxquelles il vient encore d’adjoindre un cabinet de consultations divinatoires (faut-il faire un rapprochement entre cela et les prédictions dont vous parlez ?) – À propos de prédictions, avez-vous eu connaissance des histoires de la Grande Pyramide ? Depuis quelque temps, on ne parle que de cela de tous les côtés… sauf ici. J’ai tâché de remettre les choses au point dans mes derniers comptes rendus ; peut-être les aurez-vous vus. La façon dont ces inepties sont répandues ne s’explique d’ailleurs que par leurs dessous politiques, dont la plupart des gens sont loin de se douter. L. Daudet est parmi les plus emballés par ces histoires “pyramidales”, auxquelles il a consacré un article dithyrambique ; il semble d’ailleurs n’être guère moins enthousiaste de la “radiesthésie”… Sûrement, toutes ces fantasmagories attirent davantage le public que l’exposé d’idées métaphysiques !
Très affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 6 января 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)