Le Caire, 20 juin 1936
Mon bien cher ami,
Voilà en effet longtemps, cette fois encore, que j’étais sans nouvelles de vous, mais je sais bien qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut ; y a-t-il donc encore tant de malades en cette saison ? – Comment avez-vous eu ces 3 entorses successives ? Enfin, l’essentiel est que vous ne vous en ressentiez plus…
Merci d’avance pour les “Cahiers du Sud”, quand vous pourrez les avoir ; il est vraiment extraordinaire qu’on ne vous en ait pas même envoyé un exemplaire (on m’en a envoyé 3 du nº contenant mon article). – Quant au livre de J. Fiolle, je ne l’ai pas reçu jusqu’ici ; j’espère pourtant que cela viendra et qu’il ne se sera pas égaré en route. La poste est souvent bien irrégulière d’ailleurs, surtout pour tout ce qui est imprimés, mais en général cela finit tout de même par arriver… Je vous reparlerai donc de cela plus tard.
Est-ce que Sandoz se propose de séjourner longtemps dans l’Inde ? Il est probable en effet qu’il trouvera bien moyen de s’arrêter ici à l’aller ou au retour. – Je vous envoie ci-joint la copie d’une lettre d’A. K. Coomaraswamy que je viens de recevoir et où il est justement question d’Aurobindo Ghose ; je lui avais demandé quelques renseignements à ce sujet ; je vois qu’il n’en a pas de plus précis que moi sur certains points, mais son appréciation n’en est pas moins intéressante. Vous verrez aussi dans cette lettre des nouvelles plutôt fâcheuses sur l’état actuel de la mentalité dans l’Inde ; c’est effrayant comme tout change vite en ce moment !
La tournure que prennent les événements n’est certes pas brillante, mais je suis bien du même avis que vous là-dessus ; et je ne comprends guère mieux que vous cette façon qu’a Mario (comme tant d’autres d’ailleurs) de se passionner pour la politique… Mais le trouble n’existe pas qu’en France, et, sous une forme ou sous une autre, c’est bien à peu près la même chose dans le monde entier, et c’est là ce qu’il y a de plus grave ; ce n’est d’ailleurs que l’aboutissement logique et inévitable de toute l’époque moderne…
N’oubliez pas de me parler du livre de Gaigneron quand vous l’aurez lu, et aussi de ceux de Berdiaeff (il vient encore d’en paraître un nouveau, mais dont je ne connais que le titre : “Cinq méditations sur l’existence”).
Je n’ai jamais eu l’occasion de voir l’ouvrage de Jean Lahor, mais j’en avais déjà entendu parler, je ne sais plus par qui, dans le même sens que ce que vous m’en dites.
Une nouvelle “sensationnelle” : contrairement à toute attente, Matgioi s’est enfin décidé à rééditer la “Voie Métaphysique”, qui paraîtra chez Chacornac à l’automne prochain. Il doit donner en même temps aux “Études Traditionnelles” (ex-”Voile d’Isis”) un article expliquant les raisons du silence qu’il garde depuis si longtemps (silence quant aux choses qui nous intéressent, bien entendu, car, pour le reste, il n’en est malheureusement pas de même) ; j’avoue que je suis vraiment curieux de voir ce qu’il pourra bien dire…
C’est surtout de Pologne que j’ai eu de fâcheux renseignements sur Marcotoune ; il y a eu là des histoires qui ne le font pas apparaître comme si désintéressé (ce qui serait d’ailleurs assez exceptionnel pour un Juif), sans parler des titres fantastiques dont il se pare aux yeux de certains et qui sentent terriblement le charlatanisme ! Cela ne l’empêche sûrement pas d’être intelligent et habile, mais il n’est pas de ceux qui peuvent inspirer ma confiance sans réserves.
Desclausais est un personnage d’un autre genre… qui ne vaut probablement pas beaucoup mieux ; je n’ai plus entendu parler de lui ces temps-ci.
Je n’ai pas eu non plus d’autres nouvelles de Melle Dufau, même indirectement, en dehors de ce que vous m’en dites ; elle n’a jamais répondu à ma dernière lettre ; est-ce récemment qu’elle vous a écrit ? Sûrement, il faut qu’elle ait bien du courage pour travailler comme elle le fait dans un pareil état !
Juste en même temps que votre lettre, je viens d’en recevoir une d’un M. Oscar Breton, du Mans, qui m’avait déjà écrit, il y a assez longtemps, pour me demander quelques renseignements sur des livres à lire. J’apprends cette fois une chose dont je ne me doutais pas du tout : c’est qu’il vous connaît, ainsi que Pierrefeu (à propos, savez-vous maintenant ce que celui-ci est devenu ? vous ne m’en avez plus reparlé). Il me dit que vous lui avez montré les livres de Matgioi, que je lui avais indiqués et qu’il n’a pu se procurer, et aussi que vous lui avez lu le testament de Marc Haven ; mais, sur ce dernier point, je ne comprends pas trop ce qu’il veut dire en parlant de “supériorité de bhakti sur jnâna”… Ses lettres donnent d’ailleurs une impression quelque peu confuse ; est-ce seulement difficulté à s’exprimer, ou y a-t-il autre chose ? Bien entendu, je ne le connais pas autrement ; aussi me rendriez-vous service en me parlant un peu de lui et en me disant ce que vous en pensez.
Je souhaite que le mauvais temps dont vous parlez prenne fin ; en cette saison, ce ne serait vraiment pas trop tôt !
Nous ne savons trop encore si nous allons nous décider à aller un peu à Alexandrie cet été ; c’est la dépense qui nous fait hésiter, comme vous pouvez le penser, car autrement cela ne nous ferait sans doute pas de mal de changer un peu d’air…
Très affectueusement vôtre.
René Guénon
Copie de lettre d’A. K. Coomaraswamy jointe à la lettre de René Guénon du 20 juin 1936
June 2, 1936
As regards Aurobindo Ghose, I have read some of his books, and think his writing has the stamp of independence. I have always had the feeling that he was a man of spiritual stature. My wife (who has just returned from India) says that she has always heard him spoken of with respect by men of judgment, who were rather sceptical of other “personalities”. On the other hand (apart from his French entourage as to which I have not much information), there is something strange about his manner of “holding court” and in the lack of freedom of communication between himself and his pupils. – There is a suggestion of affectation here. Nevertheless he is evidently a much greater man than Tagore, and if not necessarily a greater man, at any rate a much greater “vidwân” than Gandhi. – As to Gandhi, by the way, my wife feels he is sadly westernised and from this point of view his influence is now really somewhat unfortunate. On the whole she has given me a very sad account of the extent to which India is permeated and ensnared by the Western and modern point of view. She had continually to conceal her own “orthodox” point of view, from the Pandits with whom she studied. At the Gurukula (Ârya-Samâj) for example, while it is true that they really study Sankrit, yet they deny the real content of the Vedas. The corruption has gone very deep and progresses very rapidly. Does it not seem that even Asia must be engulfed by the proletarian revolt before we can anticipate an end of the Kali-Yuga ?
Каир, 20 июня 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)