Le Caire, 15 novembre 1935
Mon bien cher ami,
Je suis content de savoir que vous avez bien reçu le “Voile d’Isis”, car je craignais un peu qu’on ait oublié de vous en faire l’envoi ; avec le peu d’ordre et les distractions de Chacornac, ce sont là des choses qui arrivent malheureusement assez souvent ! – Merci de ce que vous me dites de mon article ; n’oubliez pas de m’en reparler quand vous aurez pu le lire plus à loisir…
Il y a bien longtemps que j’ai lu la Kabbale de Franck, mais je crois bien qu’en effet c’est encore un des meilleurs exposés d’ensemble qu’on puisse trouver sur ce sujet, quoi qu’en dise Vulliaud qui, comme vous le savez, l’a en abomination ; il est vrai qu’il se croit le seul compétent là-dessus, et pourtant, au fond, il a plus d’érudition que de compréhension réelle… Quoi qu’il en soit, ce que vous dites de l’importance de la Kabbale est certainement tout à fait juste ; seulement, à cause de la forme très spéciale de cette doctrine, il faut y consacrer beaucoup de temps si on veut l’étudier suffisamment pour pouvoir en écrire quelque chose qui ne se borne pas à des généralités plus ou moins vagues ou à l’examen spécial de quelque point de détail. C’est pourquoi je ne sais pas du tout s’il me sera jamais possible d’arriver à faire ce que vous dites (à côté de tout le reste…), quoique je me rende bien compte que ce serait en effet loin d’être un travail inutile.
En attendant, je continue toujours mes articles de chaque mois pour le “Voile”, avec l’espoir, d’ailleurs, que je pourrai en réutiliser une bonne partie, sous une forme ou sous une autre, pour quelques futurs volumes…
La présence de mes livres dans les catalogues de la Librairie théosophique est encore plus étonnante peut-être que dans ses vitrines, car cela doit être surveillé par les “dirigeants” ; il est vrai que, actuellement, ceux-ci semblent plutôt en désarroi, comme des gens qui ne savent plus trop de quel côté s’orienter.
J’ai déjà entendu dire que Sri Aurobindo Ghose reçoit peu de visiteurs ; mais il paraîtrait que le “tri” est fait par cet entourage dont je vous parlais, et, en somme, cela expliquerait assez bien que Magre ait pu avoir une introduction.
C’est vous qui m’apprenez la mort de Sylvain Lévi ; personne d’autre ne m’en a encore parlé jusqu’ici. C’est sans doute son élève Jules Bloch qui le remplacera au Collège de France, puisqu’il le suppléait déjà pendant ses absences ; c’est généralement ainsi que les choses se passent… Quant à ses autres activités multiples, présidence de l’Alliance Israélite Universelle et autres choses variées, je ne sais pas du tout qui y prendra sa place…
Mario doit-il rester encore longtemps à Rome ? Faites-lui mes amitiés quand vous le reverrez à son retour.
Connaissez-vous les livres de Berdiaeff ? Faites-moi penser à vous reparler de cela une prochaine fois.
Très affectueusement vôtre.
René Guénon
Каир, 15 ноября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)