Le Caire, 21 juillet 1935
Mon bien cher ami,
Votre lettre m’est arrivée alors que je venais de recevoir mes livres et que nous étions en plein déménagement… Après bien des recherches, nous avons eu la chance de trouver enfin, juste au moment voulu, un appartement très bien situé et qui nous convient tout à fait. Notre réinstallation n’est pas encore terminée ; je crois que je vais bien en avoir pour un mois ou deux à débrouiller tous mes livres et mes papiers ! Enfin, après cela, je serai tout de même mieux organisé pour mon travail, et je n’aurai plus à constater à chaque instant l’absence de telle ou telle chose dont j’aurais besoin…
Où êtes-vous maintenant, J’adresse ma lettre au Thor, mais vous y arrêtez-vous quelque temps, ou allez-vous tout de suite à la mer ? – Oui, il faudra tout de même bien que vous veniez quelque jour jusqu’ici ; je me demande s’il serait possible que vous entrepreniez ce voyage avec votre bateau…
Je vois que Mario travaille toujours sans relâche ; j’ai appris dernièrement par Philipon qu’il avait encore des ennuis avec Payot, qui, paraît-il, a été fort grossier avec lui ; je n’en suis pas autrement surpris, car on peut s’attendre à tout avec ce personnage malhonnête dans tous les sens du mot.
On me dit que Magre a une mine épouvantable et que sa vue est toujours menacée ; ne l’avez-vous jamais revu ?
Je ne sais pas au juste ce qu’a Melle Dufau ; elle va souvent à Paris pour je ne sais quel traitement dont elle ne paraît pas ressentir grand effet ; elle dit qu’on lui conseille une opération, mais qu’elle ne peut s’y résoudre tant qu’elle aura quelque espoir de pouvoir guérir sans cela…
Je connais plusieurs personnes qui, en ce moment, se font soigner par Saulié de Morant ; que pensez-vous de ce procédé de l’“acupuncture” ? Je me demande d’ailleurs s’il applique exactement les méthodes chinoises ou s’il ne s’agit que d’une “adaptation”.
Pouvourville continue ses extraordinaires palinodies ; il écrit dans l’“Intransigeant” des articles d’un nationalisme effréné !
J’ai reçu dernièrement un nouveau nº de “Prélude” ; ce qui m’a surtout frappé cette fois, c’est l’étrange disproportion entre les ambitions de ses rédacteurs et les moyens dont ils disposent…
J’ai eu la surprise de voir cité, je ne sais plus trop où, un article de Desclausais, d’ailleurs sans indication de la publication où il a paru.
Je ne connais pas du tout, même de nom, le P. Amiable ; qu’est-il au juste ?
Je viens de lire l’article du prof. Jean Fiolle, que Chacornac m’a envoyé ; si vous le voyez ces temps-ci, vous serez bien aimable de le remercier de ma part pour la façon dont il y parle de moi. Il y a là d’excellentes choses ; il est seulement regrettable qu’il manque la distinction entre “science sacrée” ou traditionnelle et “science profane”, qui aurait permis une conclusion beaucoup plus nette ; à un moment, j’ai cru que cela allait venir, à propos de Pythagore, mais il n’en sort rien par la suite… Il ne s’agit pas de prendre parti pour ou contre la “Science” en bloc ; le retour à la tradition n’aurait pas pour effet de la supprimer, mais de remplacer les sciences actuelles par d’autres, procédant d’un point de vue différent…
Je n’ose vous demander de m’écrire pendant vos vacances, et pourtant… – Quand rentrerez-vous à Paris ?
Bien affectueusement vôtre.
René Guénon
Каир, 21 июля 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)