Le Caire, 10 mai 1935
Mon bien cher ami,
Merci de votre lettre arrivée avant-hier ; je suis content de voir que votre avis pour l’affaire en question est bien tel que je pensais ; il n’y a donc plus d’hésitation à avoir… Du reste, juste en même temps, j’ai reçu une lettre du jeune homme qui s’est décidé à m’écrire directement, ce qu’il n’avait pas osé faire jusqu’ici ; et voici ce qu’il me dit : “Je dois vous dire ce que je disais à Melle Dufau, que cette chose ne peut à aucun point de vue entrer en ligne de compte ; car d’un point de vue supérieur elle est évidemment tout à fait normale ; et d’un point de vue inférieur, si on voulait la faire compter, c’est moi qui demeurerait encore, et de loin, votre obligé. Vos livres, en effet (quoique je ne les connaisse pas tous encore, ni à fond, je veux dire autant que je suis capable de les connaître), tout en m’ouvrant les yeux de l’intelligence, m’ont permis de me diriger dans un chemin matériel meilleur ; ils m’ont ainsi aidé à améliorer ma santé, et à sauver mon patrimoine que j’étais en train de dilapider. En face de cela, tout ce que je puis faire pèse donc bien peu…” – Vous voyez qu’il y a là des choses assez étranges ; qui pourrait prévoir toutes les répercussions de ce que l’on écrit ?… Comme vous le dites, des cas comme celui-là doivent être plutôt rares à notre époque, mais enfin il faut croire qu’il s’en trouve encore malgré tout !
Je crois que le plus grand défaut de la pauvre Mme Britt est son manque de volonté ; après que je l’avais aidée à se débarrasser d’un voleur, il en est revenu toute une bande, et bien autrement dangereux ; espérons du moins pour elle que, maintenant que la voilà sortie de là, elle ne se laissera pas reprendre encore à quelque autre chose du même genre ; mais ce n’est pas bien sûr, car il semble que l’expérience n’arrive pas à la corriger de sa tendance à avoir une confiance aveugle en n’importe qui…
Vous me demandez de vous parler de mes travaux ; malheureusement, ils se sont encore bornés jusqu’ici à ma collaboration régulière de chaque mois au “Voile d’Isis”. Dernièrement, j’ai aussi envoyé à Dermenghem un article sur l’ésotérisme islamique qu’il m’avait demandé pour un nº spécial que doivent faire paraître les “Cahiers du Sud” ; peut-être connaissez-vous cette revue, qui se publie à Marseille.
D’autre part, j’ai toujours à m’occuper des questions de traduction de mes livres dont je vous ai déjà parlé ; tout cela ne va pas très vite, à cause des difficultés actuelles de l’édition dans tous les pays. En ce moment, une traduction anglaise du “Théosophisme” est en train, ainsi qu’une traduction allemande de la “Crise du Monde moderne”.
Ce qui n’est pas amusant, c’est que ma correspondance ne fait qu’aller en se compliquant de plus en plus ; j’ai bien fait passer dernièrement une note dans le “Voile d’Isis” pour tâcher de limiter un peu l’envahissement, mais cela ne paraît pas avoir eu grand succès jusqu’ici ; malheureusement, les correspondants indiscrets ou sans intérêt semblent être en même temps les plus tenaces et les plus difficiles à décourager ! On ne peut se faire une idée des questions saugrenues que posent certaines gens ; et l’incompréhension dont ils font preuve n’est vraiment pas bien encourageante ; heureusement qu’il y a tout de même des exceptions…
Il faut que je vous dise aussi que je me trouve engagé en ce moment dans un travail d’un autre genre, mais qui est passablement compliqué aussi : il s’agit de faire venir ici tous mes livres et papiers qui sont restés à Paris, et qui, comme vous pouvez le penser, me font grand défaut depuis cinq ans… À la vérité, je n’aurais osé demander à personne de faire cette besogne, car ce n’est pas une petite affaire ; mais mon vieux camarade Humery (peut-être vous souvenez-vous de l’avoir vu chez nous), se doutant bien de l’embarras où tout cela me mettait, m’a proposé lui-même de s’en occuper, ce qu’il fait actuellement. Seulement, pour pouvoir lui donner toutes les indications voulues, il faut que, de mon côté, j’arrive à me ressouvenir d’un tas de choses que j’avais oubliées depuis si longtemps… Cette expédition va faire naturellement d’assez gros frais ; mais ensuite je serai plus tranquille et mieux outillé pour mon travail. En même temps, pour débarrasser complètement l’appartement, les meubles sans intérêt seront vendus, et le reste sera expédié à Blois, où je prends d’autre part des mesures pour faire rassembler le mobilier dans une ou deux pièces afin de pouvoir louer le reste de la maison, car il est évident que je ne peux plus me permettre maintenant de négliger tout cela comme quand j’étais seul… Mais vous voyez que de préoccupations tout cela me met en tête ; il me tarde bien que toutes ces affaires soient réglées, car c’est seulement alors que je pourrai avoir l’espoir de travailler enfin en paix !
Autre complication encore : cette arrivée des livres va nous obliger à un déménagement ; nous avons en effet gardé jusqu’ici l’appartement que j’avais avant mon mariage, mais il serait tout à fait impossible d’y loger tout cela. Ma femme s’est mise à la recherche d’un autre appartement, mais elle n’a pas encore réussi à en découvrir un suffisamment grand et en même temps d’un prix abordable ; il va pourtant falloir que cela se décide sans trop tarder, et cette question d’installation est encore un autre souci ; enfin, il faut patienter encore un peu pour que tout s’arrange mieux par la suite…
Magre vient de m’envoyer son nouveau livre, “La Clef des choses cachées”, avec une dédicace très aimable ; je n’ai pas encore eu le temps de le lire.
C’est vraiment bien ennuyeux que vous ayez encore un temps si mauvais et si froid en cette saison ; on me dit même que la grippe n’a pas encore tout à fait disparu ! Ici, par contre, nous avons déjà une assez forte chaleur depuis une quinzaine de jours ; cela a même pris assez subitement, ce qui est toujours un peu fatigant pour commencer ; mais enfin ce n’est que l’affaire de peu de temps pour s’y réhabituer, et en tout cas, pour ma part, j’aime mieux cela que le froid…
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 10 мая 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)