Le Caire, 14 avril 1935
Mon bien cher ami,
J’ai reçu ces jours derniers une réponse de Melle Dufau, qui me donne les éclaircissements demandés : l’offre en question vient d’un jeune homme à qui elle a fait connaître mes ouvrages, et qui m’a écrit deux ou trois fois pour me demander quelques renseignements, d’ailleurs de façon très discrète. Ce jeune homme dispose, paraît-il, d’une assez grosse fortune, et il voudrait employer intelligemment ses revenus ; c’est pourquoi l’idée lui était venue de contribuer à l’édition d’un volume. Melle Dufau lui ayant fait part de ce que je lui disais à ce sujet (c’est-à-dire ce que je vous ai expliqué également), ses dispositions restent les mêmes ; autrement dit, il se propose de me faire envoyer la somme qu’il destinait tout d’abord à l’édition, dès lors que cela peut m’être plus effectivement utile. Étant données ces explications, la chose ne présente plus les inconvénients que nous pouvions craindre tant qu’elle restait enveloppée de mystère ; et cela répond en somme, il me semble, à l’idée que vous exprimiez dans votre dernière lettre, que je ne dois pas me faire scrupule d’accepter ce qui peut m’aider à travailler plus tranquillement ; vous serez bien aimable de me dire si c’est bien ce que vous pensez aussi…
Nous avons eu la semaine dernière une visite bien inattendue : celle de Mme Britt, enfin revenue ici après en avoir été empêchée pendant 4 ans ! Elle m’a raconté des choses qui dépassent encore tout ce qu’on aurait pu supposer : elle était littéralement prisonnière ; son mari l’enfermait à clef quand il sortait ; il lui était interdit de voir qui que ce soit et de lire même un journal ! Il est bien exact que son mari l’a forcé à vendre toutes ses propriétés ; elle n’a plus que ses revenus d’Amérique, d’ailleurs diminués de plus de moitié du fait de la crise. Naturellement, nous avons beaucoup parlé de la question des Éditions Véga ; la prétendue vente était bien ce que je pensais, c’est-à-dire que la maison a été donnée à Rouhier sans qu’il ait un centime à verser ; le plus fort est que, même quand elle faisait tous les frais, elle n’a jamais rien pu savoir de ce qui se passait là-dedans… Elle est persuadée, d’après différents rapprochements qu’elle a faits, que Rouhier appartient à une secte luciférienne ; elle dit que d’ailleurs il est “lié” de tous les côtés, et que sûrement les choses finiront très mal pour lui ; elle ne croit pas que la maison puisse durer bien longtemps. Elle se demande si, malgré la “cession”, elle n’aurait pas encore quelques droits sur mes livres, qui en somme lui appartenaient, et s’il ne lui serait pas possible de les reprendre ; elle m’a promis de s’occuper de la question quand elle sera à Paris, c’est-à-dire dans deux ou trois mois. Pour le moment, elle est repartie pour un voyage en Palestine, Syrie et Turquie, mais elle a l’intention de revenir ici l’année prochaine, et d’y rester peut-être plus longtemps. Elle a toujours beaucoup d’estime pour Mario ; les incidents que vous savez, au sujet de la “Déesse syrienne”, se sont passés complètement en dehors d’elle ; c’est Britt et Rouhier qui arrangeaient tout cela entre eux… Elle préfère qu’on ne sache pas qu’elle est venue ici et qu’elle m’a vu ; je vous demanderai donc de n’en parler à personne ; mais je tenais du moins à vous mettre au courant, sachant bien que je peux compter entièrement sur votre discrétion.
À bientôt de vos nouvelles, j’espère, et toujours bien affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 14 апреля 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)