Le Caire, 11 février 1935
Mon bien cher ami,
Merci de vos félicitations, mais je ne suis pour rien dans cette affaire, et je n’avais pas encore lu l’article en question quand votre lettre m’est parvenue… Il faut que je vous explique un peu de quoi il s’agit : le sieur Fleury, spirite et poète panthéiste, a été jadis pour moi un correspondant particulièrement assommant, si bien qu’un jour est venu où j’ai cessé de répondre à ses lettres, qui n’étaient pleines que de “discutailleries” parfaitement inutiles. Après cela, c’est-à-dire il y a 3 ou 4 ans, il a fait paraître un assez méchant article dans une revue intitulée “L’Esprit français”, qui, je crois, est aujourd’hui disparue. Puis, il y a quelques mois, j’ai appris qu’il avait fait accepter un nouvel article par le “Mercure”, ce dont je ne me suis pas étonné, connaissant assez les dispositions de cette revue à mon égard… Maintenant, après avoir lu l’article, je dois dire qu’il est en somme moins mauvais que le précédent, quoique encore d’une belle incompréhension, plein de confusions et d’erreurs ; tout le monde trouve qu’il peut me faire plus de bien que de mal et inciter les gens à lire mes livres, et, tout bien examiné, je le crois volontiers. Les objections peuvent vous donner une idée du contenu des lettres que je recevais du personnage, car cela ne varie guère ; et que dire à un homme qui commence par poser comme un principe indiscutable que tout n’est que produit de la “pensée humaine” ? – Je dois ajouter que ce Fleury est un ami de V.-E. Michelet, lequel, depuis qu’il s’est mis en tête de ressusciter la défunte “Initiation” de Papus, s’est complètement démasqué et se répand partout en propos incroyables contre moi !
Bon courage pour votre lecture de la “Philosophie indienne” de Grousset ; maintenant que cela comporte 2 volumes, ce doit être une compilation passablement indigeste ; et puis j’admire toujours comme ces gens qui travestissent toutes ces choses en “philosophie” arrivent à les rendre ennuyeuses ! – Râmânuja est bien, dans son ordre, mais il ne dépasse pas un certain point de vue relatif ; il ne va pas au delà d’Îshwara.
Juste en même temps que votre lettre, j’ai reçu le livre annoncé de Mario, que d’ailleurs je n’ai pas eu le temps de voir encore ; vous serez bien aimable de le lui dire et de le remercier encore de ma part ; je l’avais déjà remercié par avance en répondant à sa lettre.
Je suis bien peiné par ce que vous m’apprenez au sujet de l’abbé ; qu’y a-t-il à faire contre cette maladie ? Où est-il maintenant ?
Je viens de lire le dernier nº de “Prélude” ; décidément, quel dommage de voir des gens intelligents se gaspiller dans ces choses à la fois utopiques et terre à terre !
Je suis allé chez quelqu’un que je pensais pouvoir me donner le renseignement que vous m’avez demandé ; il était grippé et je n’ai pas pu le voir. Je n’ai pas encore pu renouveler ma tentative : deux jours après, j’étais pris moi-même d’une grippe “sévère”, comme diraient les Anglais, au point d’être tout à fait incapable de faire quoi que ce soit. Je commence seulement à aller un peu mieux, et ce n’est pas encore très brillant ; je ressens une grande fatigue, ce qui, hélas ! n’avance guère mon travail… Je vous souhaite d’échapper à ce fâcheux inconvénient de la saison ; quel temps avez-vous actuellement ? – À propos, on m’a parlé dernièrement d’une chose bizarre, d’une épidémie de “grippe cutanée” (?) qui sévirait en ce moment à Paris et dans la région ; qu’est-ce au juste que cette histoire ? Je n’avais encore jamais entendu dire rien de semblable ; il est vrai que les maladies changent et prennent parfois des formes nouvelles…
Il faut maintenant que je vous parle d’une nouvelle histoire assez ennuyeuse, d’autant plus ennuyeuse que je n’arrive pas à comprendre au juste ce qu’il y a dessous et que je ne sais vraiment comment le résoudre ; peut-être allez-vous pouvoir m’y aider, et je vous en serais bien reconnaissant… Il s’agit encore de Melle Dufau, dont je viens de recevoir une interminable lettre ; il paraît que son silence n’était dû qu’à la maladie ; il faut donc croire qu’elle est décidément incorrigible ! Mais peu importent ses habituelles élucubrations ; il y a autre chose à la fin de sa lettre, et je vous le transcris textuellement : “Un de vos lecteurs, qui veut rester anonyme, s’offre à assurer l’édition d’un prochain ouvrage de vous, et me prend comme intermédiaire ; la proposition est tout à fait sérieuse. On m’a demandé quelle était la meilleure façon de s’y prendre : auprès de vous ou de l’éditeur ? On verserait la somme en 2 fois : une fois en avril prochain et la seconde moitié 2 ou 3 mois plus tard. Moi-même, j’avais parlé à M. Chacornac en mai dernier de cette possibilité d’avoir un donateur, et il aurait été heureux de faire l’édition.” – J’avoue que je suis stupéfait : d’abord, de quoi s’est-elle mêlée en parlant ainsi à Chacornac (ce que j’ignorais) de sa propre initiative ? J’en arrive même à me demander si le désir de celui-ci d’éditer un volume de moi n’a pas été provoqué par cette histoire… D’autre part, je n’ai jamais accepté et je n’accepterai jamais de publier un livre autrement qu’aux frais de l’éditeur, toute autre condition étant considérée comme déshonorante dans le monde de l’édition ; je ne suis d’ailleurs nullement embarrassé à cet égard, puisque, comme vous le savez, mon prochain ouvrage est déjà promis d’avance à Denoël et Steele, qui, bien entendu, le publieront dans les conditions normales. Alors, je ne sais vraiment que répondre à cette proposition aussi singulière qu’inattendue ; peut-être suis-je trop méfiant, mais j’en suis à me demander si, venant de ce côté, cela ne cache pas quelque piège… Jusqu’à nouvel ordre, je ne parle de cette affaire à personne autre qu’à vous ; vous me rendrez grand service en me disant le plus tôt possible ce que vous en pensez, car vraiment je ne sais que faire !
Très affectueusement vôtre.
René Guénon
Каир, 11 февраля 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)