Le Caire, 8 mars 1935
Mon bien cher ami,
Vos deux lettres me sont arrivées en même temps avant-hier ; merci de m’avoir répondu cette fois sans tarder, bien que, si j’en juge par tout ce qu’on m’écrit, vos malades ne doivent pas vous laisser beaucoup de répit en ce moment !
Je vois que Mme Britt n’a pas quitté la France, contrairement à ce que certains avaient supposé ; pour ce qui est de sa propriété de Savoie, on m’a dit que Britt la lui avait fait vendre, mais je ne sais pas si c’est exact ; de toutes façons, elle n’y serait pas en cette saison, car c’est à peu près inhabitable pendant l’hiver.
Contrairement à ce que je craignais, surtout à la suite de ce que Mario m’avait écrit, j’ai reçu les comptes du sieur Rouhier ; le nombre de volumes vendus est un peu plus élevé que l’an dernier, mais, tout de même, c’est encore bien loin d’être brillant !
Je prends bonne note de ce que vous me dites au sujet du prince Dj., qui aidera peut-être à trouver ; soyez sûr que je n’oublierai pas de chercher encore à me renseigner à la première occasion.
Bien que j’aille mieux, je me ressens encore quelque peu de la fatigue due à cette grippe, qui a été vraiment sérieuse ; il y a du reste encore beaucoup de malades ici aussi, malgré le beau temps que nous avons maintenant.
Je vois que l’état du pauvre abbé est encore bien plus grave que ce que vous m’en aviez dit tout d’abord ne me l’avait fait supposer ; il est vraiment bien pénible de penser qu’il n’y a rien à faire pour le tirer de là…
Quant à Pierrefeu, quelle singulière chose que cet abandon de sa situation et ce départ soudain pour une destination inconnue ! Bien entendu, je n’en dirai rien à personne ; qui sait si je le verrai apparaître ici ? A-t-il mis fin aussi du même coup à sa collaboration à “Prélude” ?
J’ai lu le livre de Mario, et je le trouve tout à fait bien ; ces hymnes sont assurément bien plus intéressants que les fragments des femmes pythagoriciennes, dont la banalité (ce n’est pas de la faute du traducteur) m’avait quelque peu déçu.
Nous sommes bien d’accord pour Râmânuja : c’est un point de vue qui vaut dans certaines limites et jusqu’à un certain niveau ; en somme, il “déraille” seulement quand il prend une attitude négative à l’égard de ce qui le dépasse.
J’en arrive à la question H. Dufau ; naturellement, je ne lui ai pas encore répondu, car j’attendais pour le faire d’avoir votre avis, qui est d’ailleurs bien conforme à ce que j’avais pensé tout de suite ; à mon tour, je mettrai ce retard sur le compte de la maladie, ce qui est vrai jusqu’à un certain point… En attendant, je me suis informé d’autre part pour savoir ce qui s’était passé au juste du côté de Chacornac : il est bien exact qu’elle lui a parlé dans le sens qu’elle m’a dit, mais il n’a pas prêté grande attention à ses propos ; son intention est d’éditer un ouvrage de moi à ses propres frais, persuadé qu’il y trouvera finalement un plus grand avantage. – À ce sujet, je vois qu’il y a quelque chose sur quoi je me suis insuffisamment expliqué : la vérité est qu’un éditeur ne fait jamais rien pour la diffusion d’un ouvrage pour lequel il n’a pas à rentrer tout d’abord dans ses frais, et sur la vente duquel il ne touche qu’un pourcentage assez peu intéressant pour lui. Quant aux libraires, s’ils parlent avec tant de mépris d’un “compte d’auteur”, c’est que, à leurs yeux, cela représente un livre qu’un éditeur n’aurait pas accepté si l’auteur (ou quelqu’un d’autre pour lui, peu importe) n’en avait pas fait les frais, c’est-à-dire un livre qu’on a jugé ne pas devoir se vendre ; et c’est à tel point que la plupart d’entre eux ne veulent même pas le prendre en dépôt. Vous voyez que ce n’est pas là simplement une question d’“opinion”, mais tout un ensemble de considérations dont l’intérêt même du livre oblige à tenir compte. Du reste, de toutes façons, la question ne se pose pas pour moi, puisque j’ai des éditeurs qui sont tout prêts à éditer mes livres dans les conditions normales : Denoël et Steele, à qui je dois en tout cas donner quelque chose en premier lieu ; Chacornac, dont l’insistance depuis quelque temps risque même de devenir un peu gênante ; Dorbon, qui a déclaré à plusieurs personnes qu’il serait heureux que je m’adresse à lui (mais il ne m’inspire qu’une confiance très limitée) ; il y a aussi une maison qui s’appelle “Les Argonautes” et qui m’a fait directement ses offres de services il y a quelque temps… – Vous voyez donc que, dans tous les cas, la proposition de faire les frais d’une édition, d’où qu’elle vienne, ne peut me rendre aucun service réel ; la seule chose qui aurait assurément une utilité pour moi, c’est cette idée de mensualités dont vous parlez ; mais sa substitution à l’autre projet aurait-elle quelque chance d’être acceptée ? En tout cas, il est bien évident qu’il faudrait avant tout que je sache à qui j’ai affaire et à quoi cela m’engagerait au juste ; l’essentiel est que je reste entièrement libre d’écrire comme je l’entends, sans que personne puisse prétendre se mêler d’y apporter la moindre modification ; sans cette condition, il m’est impossible d’accepter quoi que ce soit. Sûrement, l’intermédiaire est plutôt inquiétant ; il n’en faut prendre que plus de précautions ; et, pour commencer, je vais tâcher de faire comprendre très nettement que, si l’anonymat est maintenu, je ne peux donner aucune suite à la proposition. On verra bien quelle sera la réponse ; naturellement, je ne manquerai pas de vous tenir au courant.
J’ai bien toujours l’intention de réunir certains ensembles d’articles, mais il faudra pour cela que je les arrange de façon à ce que cela constitue vraiment des livres, et non pas de simples recueils plus ou moins “décousus” ; la forme est nécessairement différente dans les deux cas ; je sais bien qu’aujourd’hui certains ne se préoccupent guère de cela et ne se donnent même pas la peine de faire disparaître les redites qui se trouvent presque inévitablement dans des articles séparés ; mais ce n’est vraiment pas une raison pour les imiter…
J’ai enfin reçu dernièrement un mot de Truc, qui ne me dit d’ailleurs rien d’extraordinaire ; il faut croire que sa vue va mieux, car c’est lui-même qui a écrit cette fois.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 8 марта 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)