Le Caire, 7 décembre 1934
Mon bien cher ami,
J’ai eu grand plaisir à recevoir votre bonne lettre avant-hier ; je vois que vous avez passé d’excellentes vacances “maritimes” ; mais que vos malades devraient bien vous laisser un peu plus tranquille quand vous rentrez à Paris !
Je vois aussi que le voyage de Mario s’est fort prolongé ; je souhaite que son projet de conférence s’arrange, puisque ce serait une occasion de le voir ici ; mais pour quand ? Quel dommage que vous ne puissiez l’accompagner ! – Et l’abbé, est-il toujours invisible ? Faites mes amitiés à tous quand vous les verrez…
Je suis très content de ce que vous me dites du nº du “Voile” sur l’Islamisme ; je pensais bien qu’il vous intéresserait ; mais je vous assure que, en dehors de mon article, je n’y suis absolument pour rien, m’étant trouvé trop occupé à ce moment là pour pouvoir faire davantage ; du reste, tous les articles ont été écrits directement en français. Le mérite en revient donc surtout à F. Schuon, qui est vraiment très doué, et qui, de plus, s’est trouvé, lui aussi, dans des circonstances lui permettant de connaître directement certaines choses ; et il est tout jeune encore (26 ans). Il a réussi à grouper en Suisse, à Lausanne et à Bâle, un certain nombre de jeunes gens qui travaillent fort sérieusement et dont il semble qu’on puisse attendre beaucoup dans le sens de nos études. Ils s’occupent de préparer une traduction allemande de mes ouvrages ; par ailleurs, les projets de traduction en diverses langues vont en se multipliant depuis quelque temps ; espérons qu’ils pourront aboutir malgré les difficultés actuelles de l’édition dans tous les pays…
Pour moi, tout continue à aller pour le mieux, ici du moins ; je dis ici parce que, pour le reste, il y a bien toujours quelques préoccupations, naturellement… Enfin, Denoël et Steele ont fait paraître dans la “Bibliographie de la France” l’annonce de mes livres, en même temps que d’un certain nombre d’autres qu’ils ont rachetés également de divers côtés ; cette affaire est donc définitivement réglée, et il était temps, car on se plaignait de ne plus pouvoir les trouver nulle part, et bien des gens les croyaient même épuisés.
Pour la question Chacornac, il est certain que, comme vous le dites, sa maison est plus durable que bien d’autres ; il est d’ailleurs d’une prudence plutôt excessive et ne s’engagera certainement pas dans des dépenses susceptibles de le “couler”. La seule chose à craindre, c’est que, quoi qu’il fasse, l’ancienne réputation ne subsiste encore longtemps et n’empêche certaines gens de lire un livre sortant de chez lui (je ne parle pas, bien entendu, de ceux qui me suivent régulièrement) ; il faudra donc que je tâche de m’arranger pour lui donner un volume pour lequel cet inconvénient soit en quelque sorte réduit au minimum par la nature du sujet… En tout cas, ses dispositions actuelles sont excellentes, et c’est heureux, car il reçoit de nouveau, depuis quelque temps, toute une série de visites plus que bizarres ; il est visible qu’on cherche à agir sur lui et à l’impressionner par tous les moyens ; mais il ne se laisse plus faire, et il éconduit tout ce joli monde sans hésitation.
On m’assure de nouveau que le trop fameux Jukanthor a bien réellement quitté Paris ; et on me confirme en même temps, de source très sûre, ce que je soupçonnais depuis longtemps, qu’il n’est point l’héritier direct du trône du Cambodge, comme il le prétend en profitant d’une similitude de nom, mais seulement un cousin, plus ou moins éloigné ; la famille royale comprend d’ailleurs plusieurs centaines de personnes, portant le titre de prince, mais dont beaucoup sont dans des situations plus que modestes…
À vous très affectueusement toujours.
René Guénon
Каир, 7 декабря 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)