Le Caire, 30 septembre 1934
Mon bien cher ami,
J’ai reçu votre bonne lettre hier ; votre retard à me répondre est tout excusé, car je sais bien qu’habituellement vous n’écrivez pas pendant vos vacances. Ce long voyage en mer a dû sûrement vous faire grand bien ; mais de quel côté vous êtes-vous dirigé cette fois ? Je pense, d’après ce que vous me dites, que maintenant vous devez être déjà de retour à Paris ; je souhaite que vos malades ne vous y absorbent pas trop !
Merci de vos bons vœux, j’ai tout lieu de croire qu’ils se réaliseront, car tout va pour le mieux, et je suis de plus en plus satisfait de ma nouvelle existence ; quelle différence cela fait, à tous les points de vue, avec cet isolement qui me devenait de plus en plus pénible, et où les moindres choses se compliquaient pour moi d’une façon invraisemblable ! Sûrement, mon travail va s’en ressentir fort avantageusement ; ma femme regrette seulement que son ignorance de toute langue autre que l’arabe ne lui permette pas de m’aider comme elle le voudrait… Je suis arrivé, non sans peine, à liquider mon énorme correspondance arriérée ; mais j’ai encore devant moi un tas de livres dont certains attendent des comptes rendus depuis bien longtemps ; enfin, tout cela va peu à peu rentrer dans l’ordre, et je pourrai ensuite me mettre à un autre travail plus important. Je ne sais si je vous ai déjà dit que Denoël et Steele voudraient, pour commencer, un livre dans le genre d’“Orient et Occident” et de la “Crise du Monde moderne” ; après cela, il faudra que je m’occupe d’arranger les 2 volumes épuisés, auxquels je veux faire certaines additions, et qu’ils ont promis de rééditer à assez bref délai. D’un autre côté, il y a Chacornac qui me fait dire avec insistance qu’il voudrait bien éditer un volume de moi ; je ne sais encore ce que je pourrai faire avec lui, mais il se peut que je me décide à arranger mes articles du “Voile d’Isis” sur l’initiation ; je dois dire que, jusqu’ici, l’idée de lui donner quelque chose à éditer ne me souriait guère, mais il semble maintenant bien décidé à donner à sa maison une orientation assez différente ; même en ce qui concerne le “Voile d’Isis”, pour lequel nous avons eu bien des craintes l’an dernier, son attitude a extraordinairement changé en ces derniers temps, et de la plus heureuse façon…
À propos de Chacornac, il me signalait dernièrement un fait assez curieux : c’est la vogue dont jouit l’astrologie en ce moment ; il paraît que, de tout ce qu’il a, il n’y a que cela qui, malgré la crise, continue à se vendre couramment et même de plus en plus !
Pour en revenir à mes livres, je ne me rappelle plus si je vous ai dit qu’il y a des projets de traduction de quelques-uns d’entre eux dans plusieurs pays : Suisse, Italie, Pologne, Roumanie ; excusez-moi si je répète les mêmes choses… Il y a aussi des gens qui auraient voulu faire quelque chose en Allemagne, mais il paraît que c’est impossible dans les circonstances actuelles : aucun éditeur n’oserait maintenant s’y charger de publier des livres touchant à l’Orient !
Ce que vous dites au sujet de Mme Britt est certainement tout à fait juste ; mais, pour ce qui est du sieur Rouhier, je ne crois pas qu’on puisse n’y voir qu’un simple comparse, car il y a bien des raisons de penser qu’il a joué au contraire son rôle d’une façon plus “consciente” que Britt ; pour ce dernier, on a simplement exploité, pour le pousser en avant, son caractère intéressé (certains disent sa rapacité, car il paraît que cela atteint un degré peu ordinaire). Quoi qu’il en soit de tout cela, la situation financière dudit Rouhier ne semble déjà plus être si brillante ; les éditeurs qui lui fournissent des livres (car il ne fait plus guère que de la librairie) se plaignent d’avoir maintenant toutes les peines du monde à en obtenir le paiement…
Merci d’avoir bien voulu vous charger d’annoncer mon mariage à Mario ; peut-être me donnera-t-il de ses nouvelles à son retour ; il y a bien longtemps que je n’en ai eu directement. Je vois qu’il prend souvent part à des croisières en Méditerranée ; cela ne doit d’ailleurs rien avoir de désagréable… Mais pour moi, vous le savez, je suis bien peu “voyageur” ; pourtant, nous voudrions bien aller au Hedjaz quand les circonstances le permettront, et nous en parlons souvent ; cela se comprend du reste, quand on est de la famille du Prophète… Quant à aller en France, il est probable que cela se fera aussi quelque jour, d’autant plus que, comme vous le dites, ce sera peut-être le seul moyen de régler certaines affaires ; mais qui sait si, avant cela, vous ne vous déciderez pas vous-même à venir faire un tour par ici ? Et Mario qui devait y venir depuis si longtemps, n’en est-il plus question maintenant ?
Reçu dernièrement le nº 12 de “Prélude” ; cela se répète beaucoup ; n’avez-vous pas, comme moi, un peu l’impression de quelque chose qui tourne en cercle et qui n’arrive pas à s’élargir ? – Melle Dufau est enfin rentrée dans le silence, mais combien de temps cela durera-t-il ?
Je ne sais rien de nouveau au sujet de Pouvourville, ni des activités de Chamuel ; si j’apprends quelque chose, il est bien entendu que je ne manquerai pas de vous le communiquer. En tout cas, si vous voulez être édifié sur les tendances actuelles de Pouvourville, voici l’indication de ses 2 derniers livres : “Griffes rouges sur l’Asie”, Éd. Baudinière ; 27bis, rue du Moulin-Vert ; “Ste Thérèse de Lisieux, protectrice des peuples”, Éd. du Lys, 84, bd Jourdan ; si vous avez le courage de lire cela, la chose vous apparaîtra sûrement comme à moi ; en effet, c’est tout à fait lamentable !
Connaissez-vous les livres de W. B. Seabrook ? Il y a là-dedans des choses assez intéressantes, et qui diffèrent sensiblement des habituels “récits de voyageurs”. J’ai lu “L’Île Magique” (sur Haïti) et “Secrets de la Jungle” (sur l’Afrique centrale) ; je n’ai pas encore eu le temps de voir le dernier volume paru, “Aventures en Arabie” ; je l’ai reçu ces jours-ci, et c’est d’ailleurs ce qui me fait penser à vous en parler.
Vous me demandez de vous parler d’Areno Jukanthor ; j’ai aussi son livre ici (la suite annoncée n’a pas paru) ; ce personnage se donne pour le petit-fils de Norodon, roi du Cambodge, mais bien des gens qui ont fait des recherches à ce sujet n’ont pu arriver à savoir si cette prétention était fondée. En tout cas, ledit individu, depuis la publication de son volume, s’est livré contre moi à des attaques inouïes, et sans la moindre raison apparente : un débordement d’insultes et de grossièretés tel qu’il est impossible d’en donner la moindre idée ; je n’ai jamais rien vu qui donne une pareille impression de haine “satanique”… Je n’ai pas répondu, et c’était d’ailleurs véritablement impossible, étant donné le ton ; mais je crois bien vous en avoir dit un mot à l’époque (il doit y avoir 2 ans, ou peut-être un peu plus). Cela semble s’accorder assez peu avec les passages de son livre qui me concernent ; mais, si vous relisez attentivement ceux-ci, vous pourrez y remarquer une sorte de méchanceté dissimulée, qui ne m’avait d’ailleurs pas échappé quand j’en ai pris connaissance (il a eu aussi cette attitude vis-à-vis de Pouvourville). – On m’avait dit il y a quelque temps qu’il avait disparu et qu’on supposait qu’il avait quitté la France ; mais il faut croire, d’après ce que vous m’écrivez, qu’il n’en est rien. Il paraît que la Société Théosophique a eu, à un certain moment, des vues sur lui pour remplacer Krishnamurti dans son rôle de Messie… Il y a dans toute cette histoire (comme dans l’affaire Rouhier) de forts vilains dessous : police, espionnage (Intelligence Service), sorcellerie, toutes choses qui vont souvent ensemble. Très certainement, c’est un être à éviter soigneusement, comme on évite un serpent ou quelque autre bête venimeuse…
À bientôt d’autres nouvelles, j’espère, et très affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 30 сентября 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)