Le Caire, 12 août 1934
Mon bien cher ami,
Moi aussi, à mon tour, me voilà quelque peu en retard avec vous cette fois ; vous en saurez la raison tout à l’heure… – Mais où êtes-vous maintenant ? peut-être en mer ? J’ai hésité à adresser ma lettre au Thor ; mais, réflexion faite, je trouve plus prudent de l’adresser à Paris, d’où je pense bien qu’on doit vous faire suivre toute votre correspondance.
Je ne sais plus si je vous ai dit la dernière fois que j’étais enfin heureusement sorti de l’affaire Bossard : mes livres ont été repris par Denoël et Steele, et il ne reste plus qu’à changer les couvertures ; comme vous pouvez le penser, c’est pour moi un gros soucis de moins. – De l’autre côté, il y a du nouveau aussi : Mme Britt a quitté son mari, et personne ne sait où elle est ! Il était à prévoir que cela finirait ainsi ; il paraît que, du fait de la rapacité de Britt, la vie était devenue tout à fait intenable… Je me demande quelles conséquences cet événement pourra avoir pour les Éditions Véga ; il est bien difficile de le dire, puisque je n’ai jamais pu savoir dans quelles conditions, réelles ou fictives, s’était faite la cession à Rouhier. Quant à ce dernier, il apparaît sous un jour de plus en plus sinistre, mêlé à toutes sortes de choses suspectes, qui vont jusqu’au satanisme pur et à la plus basse sorcellerie… Ce qu’il y a de certain, c’est que tout ce monde s’est admirablement entendu pour exploiter la pauvre Mme Britt autant qu’il a été possible ; et elle a mis assez longtemps à s’en apercevoir !
Melle Dufau ne m’a plus donné signe de vie, ce dont je me félicite ; mais, par ailleurs, elle a continué à sévir, envoyant des questionnaires invraisemblables aux collaborateurs du “Voile d’Isis”, lesquels, prévenus par moi, se sont récusés poliment. Vous avez bien fait de l’éviter ; mais qu’il est donc difficile de décourager sa ténacité !
J’ai reçu d’autres nos de “Préludes” depuis que je vous ai écrit, et j’y ai vu la scission avec “L’Homme réel”, qui ne m’a pas étonné, car les tendances dominantes dans cette revue me paraissaient d’un “révolutionnarisme” assez vulgaire.
Mario est sans doute en vacances maintenant, lui aussi ; je fais des vœux pour la réussite de sa future candidature à l’Académie et de celle de Pourtalès. Pour ma part, vous le savez, je n’ai point de ces ambitions ; tout ce que je souhaite est de pouvoir travailler en paix et sans bruit…
Je suis très heureux de ce que vous me dites pour “Orient et Occident” et la “Crise du Monde moderne”, car, naturellement, je ne puis me rendre compte moi-même comme vous pouvez le faire en les reprenant au bout d’un certain temps. Il y a en ce moment des projets de traduction de ces 2 livres en italien, de la “Crise du Monde moderne” et du “Roi du Monde” en roumain, et d’“Autorité spirituelle” en polonais ; tout cela aboutira-t-il ? Espérons-le, car il semble que l’édition ait fort à en souffrir dans tous les pays…
Pour ce qui est de Pouvourville, il est certain que, comme vous le dites, il n’est plus tout jeune, mais je crois bien, hélas ! qu’il y a dans son cas autre chose que la vieillesse. L’année dernière déjà, il avait fait paraître un livre intitulé “Griffes rouges sur l’Asie”, d’un “colonialisme” et d’un “occidentalisme” incroyables ; et cela se terminait, en guise de conclusion, par une réclame pour les sociétés financières indo-chinoises ; qui semblait bien être la véritable raison, très peu désintéressée, du livre tout entier. Cette année, c’est autre chose : “Ste Thérèse de Lisieux, protectrice des peuples”, avec préface de Mgr. Baudrillard ; c’est, d’un bout à l’autre, un étalage du catholicisme et du nationalisme les plus étroitement sectaires ; et, cette fois encore, cela finit par une réclame : appel aux souscriptions pour la construction de la basilique de Lisieux. C’est un véritable reniement de tout ce qu’il a écrit autrefois ; de pareilles choses sont vraiment bien pénibles et attristantes…
Autre histoire : voilà Chamuel qui veut ressusciter l’“Initiation” ; il annonce son intention de la faire paraître à partir d’octobre, avec, parmi les principaux collaborateurs, Pouvourville et V.-E. Michelet. Malgré des protestations de bonne confraternité à l’égard du “Voile d’Isis”, il y a certainement une intention de lui faire une concurrence que, à vrai dire, je ne crois pas devoir être très redoutable. Mais ce qui m’ennuie, c’est qu’il a jugé bon de me demander ma collaboration ; je n’ai pas encore répondu ; il va falloir que je décline cette offre de façon assez nette pour qu’il ne puisse pas se servir de mon nom, car, si je me bornais à dire que je ne peux m’engager à rien, il serait très capable, tel que je le connais, de m’inscrire d’office dans la liste des rédacteurs ! – Ledit Chamuel vient de publier une biographie de Marc Haven ; bien qu’il m’en ait annoncé l’envoi, je ne l’ai pas encore reçue jusqu’ici ; mais, d’après ce qu’on m’en a dit, il paraît que c’est tout à fait insignifiant.
Vous me demandez à quand un nouveau livre ? Peut-être vais-je enfin pouvoir m’y remettre bientôt, car je vais pouvoir maintenant m’organiser beaucoup mieux pour travailler, et j’espère arriver à rattraper un peu le temps perdu depuis 2 ans ½ que je n’ai pu écrire que des articles… Il faut en effet que je vous annonce une nouvelle dont je n’ai encore fait part à personne : c’est que me voilà marié, depuis tout juste 15 jours ! Je suis fort heureux de ce changement d’existence, car il me devenait de plus en plus difficile de vivre ainsi seul ; et tout le monde remarque déjà en moi une différence vraiment extraordinaire en si peu de temps… Ma femme est, par sa mère une descendante directe du Prophète ; en France, on trouverait peut-être qu’il y a une trop grande différence d’âge entre nous (elle a 22 ans), mais ici cela est considéré comme une chose tout à fait normale. Mais vous voyez que je ne prends guère le chemin d’aller en France ; peut-être irons-nous tout de même quelque jour, mais sûrement pas tout de suite ; ce n’est pas le moment de faire les frais d’un tel voyage ! Il faudra bien, tôt ou tard, voir un peu à mes affaires, car la vérité est que je n’ai rien arrangé avant mon départ, et il y a des choses qui ne peuvent guère se faire à distance ; et je ne pourrai plus maintenant négliger tout cela comme quand j’étais seul…
J’ai encore laissé une énorme correspondance s’accumuler tous ces derniers temps ; il va falloir que je commence par tâcher de liquider tout cet arriéré, et ce n’est pas une petite besogne en perspective !
Tâchez tout de même, malgré les vacances de me redonner de vos nouvelles sans trop tarder.
À vous très affectueusement toujours.
René Guénon
Каир, 12 августа 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)