Le Caire, 7 juin 1934
Mon bien cher ami,
Je voulais répondre tout de suite à votre bonne lettre, et voilà qu’il s’est déjà passé une quinzaine de jours depuis que je l’ai reçue…
J’ai encore eu d’un seul coup deux lettres de Melle Dufau, qui est maintenant à Paris, ou qui du moins y était alors ; elle se plaignait fort de difficultés financières l’obligeant à je ne sais quels travaux : compositions d’affiches, etc.… Je lui ai répondu d’une façon plus laconique et plus décourageante que jamais ; mais cela suffira-t-il ? Dans l’intervalle, elle avait aussi écrit à Préau pour lui demander un rendez-vous ; celui-ci, étant prévenu, a invoqué un prétexte quelconque pour s’y soustraire… Bien entendu, je ne suis nullement surpris de ce que vous me dites en ce qui concerne Winter et Pierrefeu ; dans les dernières lettres, elle ne reparle pas de ceux-ci ; mais c’est maintenant Le Corbusier qu’elle paraît avoir entrepris de “guider” tout spécialement ! – À part cela, je n’ai plus entendu parler de “Préludes” ni de “L’Homme réel” ; cela continue-t-il à paraître ?
J’ai toujours les mêmes inquiétudes pour l’affaire Bossard ; songez que la faillite a été déclarée à la fin d’août 1933, et que jusqu’ici il a été impossible d’arriver à une solution, et même d’avoir une indication sur le nombre d’exemplaires qui restent ; le syndic fait preuve d’une mauvaise volonté incroyable… et inexplicable.
Quant aux Éditions Véga, je crois en effet que la nouvelle installation est mieux que l’ancienne, mais je n’y gagne rien, puisque mes livres y demeurent toujours invisibles. Je continue à apprendre des choses inouïes sur le sieur Rouhier et sur son affiliation à des organisations d’un caractère nettement “sataniste” ; on ne peut se faire une idée de toute cette sorcellerie !
Quel courage vous avez eu de relire toute la “Doctrine Secrète” ! Votre appréciation sur H. P. Blavatsky est d’ailleurs tout à fait juste ; il y avait certainement chez elle quelque chose de plus que chez ses successeurs ; mais quel désordre dans tout cela ! Vous ne vous trompez pas sur ses origines : sa famille paternelle, Hahn von Rottenstern, était mecklembourgeoise. – À propos, il paraît qu’on n’est pas encore arrivé à donner un successeur à Annie Besant ; plusieurs, dont les noms avaient été mis en avant, se sont récusés ; finalement, il est probable que ce sera Arundale. – Vous savez sans doute que Leadbeater est mort aussi ; que va-t-il leur rester ?
Avez-vous vu le livre de Truc sur Bossuet ? Je trouve que c’est plus “cohérent” que d’habitude ; il ne semble pas, cette fois, que ce soit un simple recueil d’articles.
Je viens de lire un article de Mme David-Neel sur le Dalaï-Lama, paru il y a quelques mois dans la “Revue de Paris” ; mais c’est uniquement historique et politique, et il n’y a pas grand’chose d’intéressant pour nous là-dedans.
Une chose extraordinaire et vraiment lamentable, c’est ce que fait maintenant Pouvourville ; si vous n’êtes pas au courant de ses dernières publications, faites-moi penser à vous en parler dans une prochaine lettre.
Naturellement, il n’est plus question de mes rhumes ; nous avons eu une période de forte chaleur (il y a eu un jour à 47°) ; maintenant, c’est plus tempéré, mais c’est généralement le mois de juin qui est le plus chaud ici.
J’espère que vous pourrez me récrire avant votre départ en vacances, car après… je sais trop qu’il n’y faut pas compter !
Tout affectueusement.
René Guénon
Каир, 7 июня 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)