Le Caire, 31 mars 1934
Mon bien cher ami,
Nos lettres se sont croisées ; je suis heureux de vous savoir en bonne santé. Quant à moi, depuis le jour où je vous ai écrit, j’ai été abominablement grippé, avec courbature, extinction de voix, etc., et je ne fais que commencer à m’en remettre ; enfin, j’espère bien que, pour cette année, cela va être tout de même la fin des misères de l’hiver !
Votre description du nouveau local des Éditions Véga concorde bien avec ce qu’on m’en avait déjà dit ; mais, hélas ! tout cela n’améliore pas la situation en ce qui me concerne, car le bandit qui y préside, et sur lequel il me vient des renseignements de plus en plus sinistres, n’en continuera pas moins à étouffer mes livres… – Vous parlez d’un “effort”, mais je crois que c’est bien facile quand on a des milliards derrière soi !
Je viens d’apprendre qu’il est de nouveau question de la vente Bossard comme devant avoir lieu prochainement, ce qui réveille mes inquiétudes : va-t-on arriver à une solution en temps voulu ?
Oui, Truc écrit toujours beaucoup en effet ; depuis le commencement de l’année, j’ai reçu de lui deux nouveaux livres, “La Pensée au XXe siècle” et “Bossuet”. Dans le premier, il m’a consacré quelques pages qui sont pleines de sympathie, mais qui me font douter plus que jamais qu’il comprenne vraiment quelque chose à ce que j’écris… Tout cela est malheureusement bien superficiel et “dispersé” ; il serait du reste fort étonnant qu’il en soit autrement !
J’ai lu les deux volumes d’A. David-Neel que vous mentionnez, mais qui ne sont pas les derniers ; je croyais vous en avoir parlé en leur temps. Il y a là en effet des choses très intéressantes, mais qui ne sont certainement pas celles qui attirent le public ; et je doute qu’elle-même en saisisse parfaitement la portée… Depuis, j’ai lu aussi “Guésar de Ling” : ce récit est présenté, dans sa traduction, d’une façon plutôt “amusante”, qui n’éclaire en rien le symbolisme qu’on sent exister sous tout cela. Elle a encore fait paraître un autre volume depuis celui-là, mais je ne l’ai pas vu ; je crois que ce n’est qu’un simple récit de voyage.
Je suis bien d’accord avec vous sur Plotin ; mais, pour ce qui est de l’intuition bergsonienne, elle n’est qu’une caricature de la véritable intuition, étant d’ordre sensible, instinctif et “vital”, et non pas d’ordre intellectuel ; il ne faut pas s’y tromper, et d’ailleurs Bergson est évidemment incapable de comprendre quoi que ce soit dans le domaine métaphysique, qui ne peut même pas exister pour lui, puisqu’il place toute réalité dans le “devenir”. Au fond, le bergsonisme a été une “mode”, la psychanalyse en est une autre ; il ne restera sans doute pas grand’chose de tout cela…
L’histoire de Desclausais est vraiment peu ordinaire tout de même, quoiqu’on puisse s’attendre à tout avec les gens d’aujourd’hui ; je serais curieux aussi de savoir ce qu’il a bien pu devenir.
Vous devez maintenant savoir ce qu’il est advenu de l’équipée de Melle Dufau ; évidemment, le danger est qu’elle me fasse dire des choses que je n’ai point dites, mais comment l’empêcher ? Elle ne serait pas la première avec qui cela m’arrive… Quant à ses desseins, elle devait sûrement en avoir, mais c’est demeuré pour moi un mystère. – J’ai oublié de vous dire qu’elle m’avait parlé des “Cahiers du Sud” ; connaissez-vous cela ? Pour ma part, j’ignorais cette revue, qui, paraît-il, doit me demander ma collaboration pour un nº sur l’Islam. Je ne savais ce qu’il y avait de vrai là-dedans, mais, ces jours derniers, j’ai reçu une lettre de Dermenghem qui me dit la même chose. Il n’y a qu’à attendre plus de précisions ; si ce doit être quelque chose de “mêlé”, je préfère m’abstenir.
Pour “Prélude”, je pense bien qu’en effet je ne risquerai pas là ce qui m’est arrivé ailleurs comme vous me le rappelez ; mais, en dehors du manque de temps qui est bien aussi une raison valable, le ton du dernier nº me rend vraiment difficile d’y donner ma signature.
Je ne travaille rien de particulier, hélas ! en dehors de mes articles habituels… et de la correspondance ; je pense toujours à bien des choses, naturellement, mais aurai-je jamais le temps de les réaliser ? Depuis deux ans que mon dernier livre est paru, je n’ai pas encore pu commencer à en préparer un autre ; j’espère toujours que cela va venir, mais il faudrait que j’aie moins de soucis et de préoccupations de toutes sortes…
Bien affectueusement vôtre.
René Guénon
Каир, 31 марта 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)