Le Caire, 23 mars 1934
Mon bien cher ami,
Quelques mots seulement pour vous mettre au courant de la singulière façon dont s’est terminée l’expédition de Melle Dufau. Comme je vous l’ai dit, je n’ai pu faire autrement que d’aller la voir à son hôtel, et je l’ai trouvée malade ; la fièvre l’avait prise dès son arrivée ici et ne l’avait pas quittée… Elle m’a demandé de la revoir la semaine suivante ; mais, dès le surlendemain, je recevais un mot me disant que, d’ordre du médecin, elle était obligée de repartir immédiatement. Elle devait faire un portrait qui, disait-elle, lui aurait permis de récupérer une partie de ses frais de voyage ; elle n’a même pas pu le commencer… Cette “fuite”, survenant ainsi peu après celle de Massignon dont je vous parlais dans ma dernière lettre, n’a-t-elle pas quelque chose de vraiment bizarre ?
Au fond, je me demande encore ce qu’elle est venue faire ici ; elle m’a parlé surtout du livre d’Arthur Avalon sur les Tantras, “The Serpent Power”, qu’elle veut se procurer à cause des planches (sans doute pour lui donner des idées de schémas pour le nouveau travail qu’elle projette…), et bien qu’elle ne sache pas du tout l’anglais ! À part cela, tout en se défendant d’être envoyée par qui que ce soit, elle a parlé de Pierrefeu et du Dr Winter d’une façon qui semblait vouloir dire qu’elle leur servait en quelque sorte d’intermédiaire bénévole… Cela m’a semblé un peu étrange ; ne l’ayant pas revue, je n’ai pas pu éclaircir la chose davantage ; vous me direz ce que vous en pensez. En tout cas, il n’y a vraiment dans tout cela rien qui justifie un pareil déplacement !
Peu de nouveau à part cela, si ce n’est que j’ai reçu dernièrement les comptes du sieur Rouhier : les chiffres des ventes sont absolument dérisoires ; je m’y attendais d’ailleurs, et c’est bien la preuve qu’il ne fait rien pour vendre les livres, je devrais dire plutôt qu’il fait tout ce qu’il peut pour ne pas les vendre… De plusieurs côté, depuis quelque temps, on me parle du personnage comme particulièrement dangereux, plus encore qu’on n’aurait pu le supposer ; ses affiliations à toutes sortes de choses plus que suspectes paraissent devoir se découvrir peu à peu. Quand donc serai-je débarrassé de tout ce joli monde ?
Ces jours-ci, retour offensif du froid, qui pourtant semblait bien nous avoir enfin quittés ; aussi, me voilà de nouveau avec un abominable rhume qui m’abrutit presque complètement ! Mais j’espère que maintenant cela ne pourra pas durer bien longtemps.
Et vous, comment allez-vous ? Vos malades vous laissent-ils la paix ? Tâchez de me donner bientôt de vos nouvelles.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 23 марта 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)