Le Caire, 28 février 1934
Mon bien cher ami,
Je pense que vous avez bien reçu ma lettre qui doit dater d’un mois à peu près ; je ne m’étonne pas, du reste, de n’avoir pas encore de réponse, quoique je veuille croire que vos malades vous laissent un peu plus de tranquillité maintenant que les grands froids sont passés… Ici, l’hiver ne veut pas finir ; on dit qu’il y a plus de 20 ans qu’on ne l’avait pas vu se prolonger ainsi !
Il m’arrive encore une histoire bien désagréable : Melle Dufau, après plus d’un an de silence, s’est avisée de “ressusciter” ; peu après vous avoir écrit, j’ai reçu une lettre d’elle, m’annonçant qu’elle “méditait un nouveau travail” (qu’est ce que cela pourra bien être encore ?) et… qu’elle se proposait de venir ici très prochainement. Là-dessus, je lui ai répondu tout de suite, d’une façon aussi peu encourageante que possible ; peine perdue… Ce matin, je trouve à la poste deux lettres ; l’une de Marseille, me disant que son voyage était déjà arrangé et qu’elle ne pouvait pas le remettre (alors, pourquoi m’avoir dit qu’elle attendrait ma réponse ?) ; l’autre d’ici, m’annonçant son arrivée. Donc, impossible d’échapper, sous peine d’être nettement impoli ; mais je vais tâcher de lui faire comprendre tout au moins que je n’ai guère de temps libre, ce qui est d’ailleurs la vérité… Si la distance ne suffit plus à me préserver d’être importuné, je me demande ce que je vais bien pouvoir faire ; pourquoi faut-il que les gens qui viennent ne soient pas ceux que je voudrais voir ? Dernièrement, j’ai dû dissuader quelqu’un qui s’était mis en tête de venir chercher une situation ici, comme si la crise n’y sévissait pas aussi bien qu’ailleurs ; j’ai pu heureusement lui faire comprendre qu’il ferait une sottise. Après cela, j’ai eu une nouvelle alerte avec la venue de Massignon, que je tenais tout particulièrement à éviter ; je viens d’apprendre qu’il est reparti subitement, rappelé à Paris par une grave maladie de son fils ; puisse-t-il ne pas revenir ! Mais trois histoires de ce genre en deux mois, c’est vraiment beaucoup…
J’ai eu dernièrement des nouvelles de Mario par Mme de Saint-Point, qui a reçu une lettre de lui ; il paraît qu’il viendra peut-être ; de cela au moins, je ne me plaindrai pas ; mais voilà déjà bien longtemps qu’il en est question.
J’ai vu votre “intervention” dans le nº 8 de “Prélude” ; elle n’était pas inopportune ; comment a-t-on pu présenter le mot “synarchie” comme un “terme neuf” ? Cela m’avait frappé aussi ; je ne peux pas croire que cette idée soit venue sans réminiscence de Saint-Yves…
Quant au nº 9, reçu la semaine dernière, il m’a amené à me féliciter d’avoir différé ma collaboration ; cela tourne décidément à la politique pure et simple ! Et puis, quel gâchis à propos de Maçonnerie, et comme il est fâcheux de parler de choses sur lesquelles on est mal informé ! J’ai reçu aussi le premier nº de la revue “L’Homme Réel”, et cela encore me semble bien éloigné de nos préoccupations ; n’oubliez pas de me dire ce que vous pensez de tout cela ; mais je serais bien étonné que vous n’en pensiez pas à peu près la même chose que moi…
Toujours rien de nouveau pour mes histoires d’éditeurs ; cela traîne terriblement et me cause bien du tracas ! À part ces ennuis et les rhumes dont je ne suis pas encore sorti, je ne vais pas mal en ce moment.
À bientôt de vos nouvelles, j’espère.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 28 февраля 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)