Le Caire, 29 janvier 1934
Mon bien cher ami,
Je ne m’inquiétais pas trop cette fois de votre silence, parce que, d’après tout ce qu’on me disait de cet hiver si rigoureux, je me doutais bien que vous deviez être accablé de malades. Mais vous-même, n’avez-vous pas eu trop à souffrir de ces grands froids ? Je veux croire que votre santé ne s’en est pas trop ressentie, puisque vous n’en dites rien. Pour ma part, je me demande si je serais encore capable de supporter de pareilles températures… Même ici, je trouve qu’il fait vraiment froid depuis quelque temps, et j’ai un bon rhume qui ne veut pas finir, ce qui est bien gênant ; mais, à part cela, je ne vais pas mal en ce moment.
À mon tour, je vous remercie de vos bons vœux. – Oui, quand viendrez-vous jusqu’ici ? Je me demande si vous pourriez faire ce voyage avec votre bateau, en longeant les côtes et faisant le tour de la Méditerranée ; ce ne serait sans doute pas impossible, mais ce serait probablement un peu long…
Je ne sais plus si je vous ai déjà dit que j’ai enfin appris la nouvelle adresse des Éditions Véga : 175, bd St Germain, à peu près en face de la Sté de Géographie ; c’est assurément mieux placé que l’ancien local, mais il paraît que c’est plus petit (c’était une boutique d’antiquaire). À peu près en même temps, j’ai appris aussi une autre nouvelle bizarre : le sieur Rouhier devient officiellement propriétaire de la maison ; je suppose, naturellement, qu’il ne peut s’agir là que d’une cession fictive, peut-être destinée à simplifier les questions administratives, et qui, en fait, ne changera vraisemblablement rien à la situation. – Quant à Héliopolis, ce n’est pas maçonnique, mais soi-disant hermétique ; malheureusement, je n’ai aucun renseignement plus précis là-dessus.
Pour ce qui est de l’affaire Bossard, c’est toujours la même chose : malgré des démarches réitérées, le syndic diffère toujours sa réponse ; la seule chose qui me rassure un peu, c’est que, d’après les dernières nouvelles, la vente n’aura pas encore lieu de sitôt. Il paraît que l’inventaire n’est pas encore terminé ; je ne sais donc pas ce qu’il reste d’exemplaires de mes livres ; je ne peux même pas m’en faire la moindre idée, puisque, depuis je ne sais combien d’années, je n’avais jamais pu obtenir aucune indication à ce sujet. – Bien entendu, ce n’est pas moi qui fais les démarches ; comment le pourrais-je à cette distance ? C’est mon vieux camarade Humery, que vous avez dû voir autrefois à la maison ; ayant l’habitude des affaires, il sait mieux qu’un autre comment s’y prendre. Quant à l’éditeur pour le rachat, c’est Truc qui l’a procuré : c’est Denoël et Steele, chez qui il publie maintenant ses livres ; mais il est préférable de ne le dire à personne avant que l’affaire soit complètement terminée, car on laisse facilement échapper un mot, même tout à fait involontairement, et je ne voudrais pas que Rouhier et Cie puissent en être avertis. – J’ai reçu l’autre jour un mot de Truc, mais très bref comme toujours ; il vient de faire paraître un nouveau volume, mais que je n’ai pas vu encore ; il ne se rappelait plus s’il me l’avait envoyé. Il paraît qu’il m’y a consacré quelques pages ; cela n’a pas eu l’heur de plaire au sire Maritain, qui lui a envoyé aussitôt une lettre de protestation ; cette prétention de vouloir régenter tout le monde n’est-elle pas quelque chose de vraiment incroyable ?
Où donc Mario a-t-il été attaqué, et à quel sujet. Je suis bien de son avis au sujet des polémiques, mais il y a parfois nécessité de répondre pour mettre les choses au point, ce qui est totalement différent ; mais, naturellement, tout dépend de ce dont il s’agit et de la façon dont cela a été présenté. En tout cas, en ce qui le concerne, il me semble qu’il arrive bien rarement qu’on écrive quelque chose contre lui. – Vous serez bien aimable de le remercier de ma part de son offre de m’aider dans mes histoires d’éditeurs ; pour le moment, je ne vois pas qu’il y ait quelque chose à faire ; mais, bien entendu, on ne sait pas ce qui pourra arriver par la suite…
Je viens de recevoir des nouvelles de Chentrier, ce qui n’arrive pas bien souvent ; il semble se tourner de plus en plus du côté de la psychanalyse, tout en cherchant toujours des élèves ; il dit qu’il se remue beaucoup sans résultats appréciables, et que les temps sont très difficiles pour lui ; je crois bien qu’ils le sont à peu près pour tout le monde, hélas ! Il croit que, en ce qui concerne les élèves, le fait qu’il s’occupe de psychanalyse lui a fait tort de certains côtés ; c’est bien possible, et même, à vrai dire, je trouve que ce n’est pas très étonnant ; quelle est votre idée là-dessus ?
Je pensais ces jours-ci, je ne sais pas à propos de quoi, à Desclausais ; j’ai toujours oublié de vous demander ce qu’il était devenu et si vous l’aviez revu. – Autre chose que j’ai oublié déjà plusieurs fois : il y a quelques mois, j’ai vu par hasard, dans une coupure de journal qu’on m’avait envoyée pour tout autre chose, l’annonce de la mort d’un comte de Chabanne La Palice ; serait-ce celui que j’ai rencontré autrefois chez vous ?
Vous ne parlez pas de l’abbé ; continue-t-il donc à se faire invisible ?
Ce que vous me dites du jeune Hindou dont vous avez fait la connaissance est intéressant, d’autant plus qu’il est assez rare que ceux qui font des études en Europe sachent quelque chose au point de vue oriental. Je ne suis pas étonné de ce qu’il vous a dit de la tournure d’esprit actuelle des jeunes gens dans l’Inde ; cela correspond bien à ce que j’en savais déjà ; mais je pense que le communisme n’est là-dedans qu’un prétexte ou un moyen pour arriver à autre chose, et que, si l’indépendance était obtenue, il disparaîtrait bien vite ; du reste, les idées occidentales, quelles qu’elles soient, ne peuvent jamais jouer en Orient qu’un rôle de destruction, ce qui est forcément très limité.
J’avais vu l’annonce de la traduction du Livre des Morts thibétain ; je le connais, et même je l’ai ici, en anglais naturellement ; c’est très bien en effet, quant au texte ; malheureusement, l’introduction d’Evans-Wentz est fortement teintée de théosophisme !
Pour Plotin, vous avez tout à fait raison : il est convenu de ne voir que le côté grec, et pourtant il y a bien autre chose ; assurément, il serait intéressant que cette question soit traitée, mais croyez-vous que ce soit bien mon affaire ? Je ne suis vraiment pas assez “historien” pour cela ; et je ne me vois pas bien m’enfonçant dans Plotin (que d’ailleurs je n’ai pas ici), si intéressant qu’il soit en lui-même, pour un résultat somme toute secondaire, alors que je n’arrive même pas à trouver le temps de faire bien d’autres choses que je considère comme beaucoup plus importantes…
J’espère que les malades vont vous laisser un peu tranquille maintenant et que vous pourrez me récrire sans trop tarder.
Très affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 29 января 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)