Le Caire, 29 décembre 1933
Mon bien cher ami,
Je pense que vous avez bien reçu ma dernière lettre, qui doit dater d’à peu près deux mois ; j’espérais avoir de vos nouvelles ces temps-ci ; mais je ne veux pas tarder davantage à vous envoyer tous mes meilleurs vœux pour l’année qui va bientôt commencer, afin qu’ils ne vous parviennent pas trop en retard. Cette année sera-t-elle meilleure que celle qui se termine ? Ce serait bien à souhaiter pour tout le monde et à tous les points de vue…
On me dit qu’il fait terriblement froid à Paris en ce moment ; n’en souffrez-vous pas trop, et n’en avez-vous pas un trop grand surcroît de malades ? Ici aussi, le froid a pris brusquement depuis une semaine ; quoique ce ne soit sans doute pas au même point qu’en France, ce n’est pas bien agréable, le soir surtout, et j’ai attrapé un bon rhume qui me gêne bien. À part cela, je ne vais pas mal maintenant, mais j’ai été assez fatigué le mois dernier, et il en est résulté une accumulation de besognes de toute sorte dont je n’arrive plus à sortir ; il n’est guère facile de rattraper le temps perdu !
Cette fatigue est due sûrement en grande partie aux tracas qui ne manquent jamais ; je suis toujours très préoccupé, en particulier, au sujet de l’affaire Bossard, dont la solution se fait bien attendre ; malgré plusieurs démarches, le syndic n’a pas encore donné de réponse pour la cession de mes livres, et le temps presse, car il paraît que la vente doit avoir lieu en janvier… – Quant aux éditions Véga, je ne sais rien de nouveau ; j’ignore encore où elles se transportent !
Il y a toujours de drôles d’histoires : dernièrement, pour m’inciter à aller en France, on m’a fait offrir de deux côtés différents le passage sur des bateaux ; juste à l’entrée de l’hiver, c’était vraiment réussi ! D’autre part, les “brigands” s’acharnent spécialement contre le “Voile d’Isis” ; c’est à tel point que ce pauvre Chacornac, qui n’est pourtant guère “clairvoyant”, finit lui-même par être obligé de se rendre compte qu’il y a là quelque chose d’anormal : il reçoit en ce moment toute une série de lettres de désabonnement (d’anciens abonnés occultistes, naturellement) qui sont toutes rédigées sur le même modèle ! Cela a d’ailleurs un bon côté : peut-être va-t-il devenir plus méfiant et se laisser moins facilement envahir par toute sorte de gens douteux… Il est clair qu’on cherche par tous les moyens à faire disparaître la seule revue où il me soit possible d’écrire ; et il y a eu une recrudescence de ces machinations depuis le moment où un mot d’ordre a été donné pour faire cesser les attaques dans les revues.
Voilà à peu près tout ce qu’il y a de nouveau en ce qui me concerne ; ce n’est pas bien intéressant, comme vous le voyez, ni surtout bien agréable…
Au sujet des éditions Véga, j’oubliais de vous dire que j’ai appris ces temps-ci, tout à fait par hasard, que le sieur Rouhier fait partie d’une organisation qui s’appelle la “Fraternité d’Héliopolis” ; avez-vous jamais entendu parler de cela ? Je n’ai aucun renseignement précis là-dessus ; parlez-en à Mario, il saura peut-être ce que c’est.
J’ai reçu le livre de Mario peu après vous avoir écrit ; je l’en ai remercié tout de suite, naturellement, et je n’ai pas eu d’autres nouvelles depuis. Je ne lui récris pas maintenant (je suis accablé de correspondance), mais vous serez bien aimable de lui transmettre tous mes souhaits pour lui et pour les siens ; de même à l’abbé et aux autres amis que vous verrez.
J’ai reçu dernièrement un nouveau nº de “Prélude” ; décidément, tous ces “plans” me paraissent une chose effrayante, quelque chose comme un projet d’“encasernement” général !
Tous mes vœux encore, et très affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 29 декабря 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)