Le Caire, 28 octobre 1933
Mon bien cher ami,
Votre lettre m’est arrivée alors que je pensais depuis quelques jours à vous écrire, car je me doutais bien que vous deviez maintenant être rentré à Paris. Je ne suis pas étonné que vous n’ayez pas trouvé le temps de m’écrire pendant les vacances, puisque c’est l’habitude ; je n’oserais d’ailleurs pas vous en faire des reproches, car je le comprends trop bien… Jusqu’où avez-vous donc été avec votre bateau ? – On parle de tempêtes et d’inondations dans le Midi de la France ; je pense, d’après ce que vous me dites, que votre région a été heureusement épargnée. Ici, le temps est toujours beau ; oui, il faudra bien que vous vous décidiez tout de même à y venir un jour, quand cela vous sera possible.
Je vois que décidément Mario circule toujours et fait de beaux voyages ; transmettez-lui toutes mes amitiés quand vous le verrez. – Truc aussi a été à Rome ; il en est rentré il y a un mois.
Je suis content de voir que nous sommes tout à fait d’accord sur les projets de Le Corbusier ; le contraire m’aurait d’ailleurs bien étonné…
Merci d’avance pour ce que vous me promettez à propos d’Aristote et de Plotin ; vous pouvez penser que cela m’intéressera vivement.
Le livre de Tagore dont vous parlez est-il un autre que celui qui a pour titre “La Religion du Poète”, et que j’ai lu autrefois (je crois même que c’est vous qui me l’aviez prêté) ?
Je n’ai pas lu la “Philosophie de l’Inde” de Grousset, mais je sais que ce n’est en somme qu’une réédition remaniée et amplifiée de son “Histoire de la Philosophie orientale” : résultat de nombreuses lectures, travail de seconde main et parfois tendancieux… On m’a signalé qu’il avait supprimé les quelques passages me concernant ; cela est évidemment dû à l’influence du groupe Maritain ; il y a d’ailleurs, à ce qu’il paraît, une préface d’un certain Olivier Lacombe qui fait partie de cette bande. Ces gens s’acharnent depuis quelque temps à travestir en “mysticisme” les doctrines orientales, de l’ésotérisme islamique au Vêdânta, pour des raisons qui, comme vous pouvez le penser, n’ont rien de purement intellectuel !
Rien de bien nouveau en ce qui me concerne ; pour le moment, je me débats encore dans d’invraisemblables histoires d’éditeurs… Je crois vous avoir dit mes inquiétudes au sujet de Bossard ; elles n’étaient que trop justifiées, car la faillite a été déclarée à la fin d’août. Je ne sais pas encore comment je vais sauver mes livres ; on fait actuellement des démarches à ce sujet. Le malheur est que Truc n’est plus en relations avec la maison et paraît ne pas se soucier d’y aller ; je ne sais pas au juste ce qu’il y a eu entre eux, mais, en tout cas, cela complique encore les choses.
D’un autre côté, j’ai appris dernièrement que les éditions Véga déménageaient et que le local de la rue Madame était à louer pour le 1er janvier prochain ; mais on se demande s’il s’agit bien d’un simple déménagement… ou d’une liquidation ; j’attends donc d’autres informations plus précises. L’hypothèse de la liquidation aurait l’avantage de mettre fin à la situation irritante que vous savez, mais à la condition d’avoir un véritable éditeur qui reprenne les livres en temps voulu. Il y a bien quelque chose en vue, mais je ne sais pas encore si cela réussira ; tout est si difficile dans les conditions actuelles ! Voilà, vous le voyez, encore bien des soucis dont je me passerais volontiers.
N’oubliez pas votre promesse de me récrire bientôt plus longuement ; vous n’auriez plus, cette fois, l’excuse des vacances !
Tout affectueusement vôtre.
René Guénon
Каир, 28 октября 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)