Le Caire, 30 juillet 1933
Mon bien cher ami,
J’ai été fort heureux de recevoir votre lettre il y a quelques jours, car je commençais, je l’avoue, à trouver qu’il y avait bien longtemps que je n’avais eu de vos nouvelles ; enfin, je vois qu’elles sont bonnes, et c’est là l’essentiel… Vous ne me dites pas à quel moment vous allez prendre vos vacances, ni où vous pensez aller, si bien que j’adresse ma lettre à Paris, tout en doutant qu’elle vous y trouve encore ; enfin, j’espère bien qu’elle vous joindra tout de même de toutes façons, et aussi que vous serez cette fois moins longtemps sans me récrire, quoique je sache que vous n’écrivez guère pendant les vacances !
Je vois que Mario a toujours des voyages en perspective ; espérons qu’il ne sera pas souffrant comme l’an dernier à pareille époque…
Quant à l’abbé, il se pourrait bien que votre hypothèse soit justifiée ; elle est tout au moins plausible, et cette façon de vivre si retirée ne lui est pas naturelle !
Merci d’avoir fait ma commission au Dr Winter ; depuis que je vous ai écrit, j’ai reçu les nos 4 et 5 de “Prélude”, qui semble paraître avec beaucoup de retard sur la date indiquée ; je me demande cependant, d’après ce que vous me dites, s’il n’y a pas eu un autre nº qui ne m’est pas encore parvenu. Il faudra tout de même que je tâche de faire quelque chose quand j’aurai un peu de temps… et une idée ; il est certain en effet que, comme vous le dites, cela n’engage à rien, d’autant plus que, naturellement, ce que je ferais ne toucherait aucunement au côté politique ; mais j’ai toujours un tas d’histoires que je n’arrive pas à liquider… Le temps est vraiment une drôle de chose, et on se demande comment il passe ; c’est dommage qu’on ne puisse pas parfois y mettre des rallonges ! Il est vrai que, même si on en avait le double, on trouverait encore moyen de ne pas arriver à tout ; et quand je pense qu’il y a des gens qui ne savent pas quoi faire de leur temps !…
À propos de “Prélude”, que pensez-vous des projets de Le Corbusier ? Je me demande comment il serait possible de vivre dans ces sortes de ruches de verre, avec “services communs”, etc. ; on n’aurait plus aucune possibilité d’être réellement “chez soi” ; et, pour ma part, je trouve que cette vie “en public” serait une chose épouvantable… Il me semble d’ailleurs qu’il y a là-dessous une conception “démocratique” dont je ne vois pas très bien comment elle s’accorde avec les idées de Pierrefeu ; mais où trouver, à notre époque, quelque chose qui soit exempt de contradictions ?
Voilà bien longtemps que je n’ai pas entendu parler de Truc (ce ne sont pas les contradictions qui m’y font penser, quoiqu’il y en ait pas mal chez lui aussi) ; je ne sais pas ce qu’il fait en ce moment ; un volume dont il annonçait vers le début de l’année la publication imminente semble ne pas être paru encore ; est-ce la “crise” qui est cause de ce retard ?
Rien de bien nouveau en ce qui me concerne ; je continue à aller aussi bien que possible ; mais croiriez-vous que je souffre des rhumatismes même ici et en cette saison ? Que serait-ce si j’étais à Paris ? L’été, cette année, n’est pas d’une chaleur excessive ; quand vous déciderez-vous à venir faire un tour jusqu’ici ?
Très heureux de ce que vous me dites encore au sujet de mes livres ; assurément, j’ai toujours bien des choses en vue pour leur donner une suite ; mais quand arriverai-je à les réaliser ? C’est surtout pour cela que je me plains de la rapidité avec laquelle le temps passe !
Tâchez de trouver un moment pour me récrire bientôt ; vous me direz ce que vous pensez de la Métaphysique d’Aristote…
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 30 июля 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)