Le Caire, 23 mai 1933
Mon bien cher ami,
Votre lettre du 9 mai m’a fait grand plaisir encore, en m’apprenant cette fois votre complet rétablissement. Je souhaite seulement que vous ne vous fatiguiez pas trop et que vos malades vous laissent un peu de tranquillité.
Moi aussi, je regrette bien nos anciennes causeries ; qui sait quand nous pourrons les reprendre ? Cela arrivera peut-être tout de même quelque jour… Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours quelque chose qui nous manque ?…
Je suis content de savoir que vous retournez à la Chine ; cela vaut sûrement mieux que Nietzsche, et même que n’importe quel philosophe.
Je vois que Mario travaille toujours ; tout ce que vous m’énumérez ne doit-il former qu’un seul volume ? Cela me paraît beaucoup, surtout s’il y met des notes copieuses suivant son habitude.
L’abbé ne vous a-t-il pas fait connaître les raisons de sa longue disparition ? Transmettez-lui toutes mes amitiés quand vous le reverrez, et aussi mon meilleur souvenir à Pourtalès ; que prépare celui-ci en ce moment ?
Voilà assez longtemps que je n’ai eu de nouvelles de Truc ; mais j’ai appris qu’il terminait un livre dans lequel il doit, paraît-il, être question de moi ; je ne sais pas au juste ce que cela doit être, probablement un recueil d’études détachées comme il en fait assez souvent.
Pierrefeu m’a envoyé sa brochure sur Le Corbusier, qui m’est arrivée peu après que je vous ai écrit ; vous serez bien aimable, à la prochaine occasion, de l’en remercier de ma part. Je vous demanderai aussi de vouloir bien m’excuser auprès du Dr Winter si je ne lui réponds pas pour le moment (mais peut-être vous ai-je déjà dit cela l’autre fois), et de lui dire que, s’il veut bien continuer à m’envoyer “Prélude” (j’ai les 3 premiers nos), je serai heureux de suivre leurs efforts, quoique la plupart des questions traitées ne soient guère de ma compétence. Il est possible que je me décide tout de même un jour à faire ce qu’il m’a demandé, puisque vous êtes d’avis que cela ne m’engagerait à rien ; mais je ne sais pas trop quand je pourrai trouver le temps d’y penser. Ce que vous me dites en ce qui vous concerne, vous-même et Mario, correspond bien à ce que j’avais pensé tout de suite ; j’aurais été fort étonné de vous voir prendre part à ce “mouvement” politico-économique ! Il y a là-dedans des choses qui, par certains côtés, me rappellent celles où Melle Dufau (qui décidément ne me donne plus signe de vie) voulait à toute force m’entraîner… Et, franchement, on ne voit pas bien sur quels principes cela repose, ni même s’il y en a ; qu’en pensez-vous ?
Rien de nouveau à vous signaler de mon côté, cela va toujours…
Je vous écris un peu à la hâte, n’ayant pas beaucoup de temps aujourd’hui ; mais je ne voulais pas tarder à vous donner des nouvelles… et à vous en redemander. – Il y a, par contre, des lettres que j’ajourne pour ainsi dire indéfiniment : lettres de gens que je ne connais pas pour la plupart, et qui posent des questions parfois bien saugrenues ; la façon dont certains peuvent comprendre les choses (ou plutôt ne pas les comprendre) est inimaginable… J’en arrive à souhaiter de ne plus recevoir d’autres lettres que celles des amis ; mais, hélas ! elles sont toujours la minorité.
Tout affectueusement vôtre.
René Guénon
Каир, 23 мая 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)