Le Caire, 30 avril 1933
Mon bien cher ami,
J’ai été bien heureux de recevoir votre lettre, qui est venue me rassurer en me prouvant votre prompt rétablissement. J’avais en effet appris votre opération par Madame Ohresser, à laquelle j’ai d’ailleurs répondu aussitôt ; mais ma lettre n’a dû arriver à Marseille qu’après votre départ… Malgré tout ce qu’elle me disait de rassurant, je m’inquiétais tout de même un peu ; on s’inquiète toujours de ces choses, surtout quand on est loin ! Enfin, je vois que votre convalescence s’est faite rapidement ; et, puisque vous me dites que vous ne deviez rester au Thor que jusqu’au 25, c’est à Paris que j’adresse cette lettre. Tâchez pourtant de ne pas trop vous fatiguer si vous reprenez tout de suite vos occupations…
Merci pour l’article du “Petit Marseillais” joint à votre lettre ; voilà déjà plusieurs fois que Mme Géniaux parle ainsi occasionnellement de mes ouvrages, là ou ailleurs, comme son mari le faisait du reste aussi avant elle ; si sa compréhension ne va pas très loin, du moins est-elle certainement bien intentionnée. Pour ce qui est de l’utilité ou plutôt de l’inutilité de ces choses, je suis tout à fait de votre avis ; et vous savez que je n’ai jamais eu l’idée d’écrire quoi que ce soit pour le “grand public”, ce qui n’est point du tout mon affaire…
Non, je n’ai pas lu les derniers ouvrages de Keyserling et d’Elie Faure, tout simplement parce que je n’en ai pas eu l’occasion ; je lis seulement ce qui vient à moi, et encore n’en ai-je pas toujours le temps… Tant mieux s’il y a là, comme vous le dites, l’indice d’un certain renouvellement en Occident, ou tout au moins d’une tentative en ce sens ; mais je ne suis pas surpris que cela reste encore bien confus et incomplet. Enfin, on verra s’il en sort quelque chose ; souhaitons-le, sans nous faire trop d’illusions…
Ce que vous me dites de Nietzsche correspond très exactement à ce que j’en pensais, sans pourtant l’avoir lu ; son influence n’est pas contestable, mais il ne semble pas que les effets en aient été des plus heureux, au point de vue spirituel.
Vous me demandez ce que je prépare comme livre ? Je n’y suis pas encore, malheureusement ; mais je crois vous avoir dit mon intention de faire quelque chose dans la ligne de la “Crise du Monde moderne” ; sous quel titre, je n’en sais rien jusqu’ici, naturellement.
Pour ce qui est de Magre, je crois que vous l’appréciez très justement ; c’est vraiment dommage qu’il en soit ainsi… L’histoire du mariage, ce ne serait rien d’anormal, assurément ; mais avec une Anglaise ?! Me prend-on pour un fou ? Ce n’est pas parce que ce pauvre Shawket Ali a fait une pareille sottise l’an dernier que je suis disposé à en faire autant…
Que devient donc Mario ? Je ne sais rien de lui depuis le mois de janvier.
Vous dites n’avoir aucune nouvelle de Pierrefeu ; et voilà que, juste en même temps que votre lettre, je reçois du Dr Winter les 3 premiers nos de “Prélude”, accompagnés de ce mot : “De la part de Mario Meunier, Pierrefeu, Grangier et de la mienne, avec mes sentiments de grande sympathie. ‘Prélude’ serait heureux d’avoir de vous une très courte appréciation de l’état actuel de l’Occident.” – J’ai lu, mais, pour le dire franchement, je trouve que cela ne vous ressemble guère, ni à Mario ; par contre, je retrouve bien là les idées de Pierrefeu, que j’aurais reconnues même s’il n’y avait pas sa signature… J’avoue que cela me paraît bien mêlé, et que ce côté d’action politique me gêne ; je ne sais vraiment pas trop ce que je pourrais bien faire là-dedans, et je voudrais bien que vous me donniez votre avis… En attendant, quand vous verrez le Dr Winter, vous serez bien aimable de le remercier de ma part.
Ne tardez pas à me redonner de vos nouvelles, et n’oubliez pas de me parler de cette question de “Prélude”.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 30 апреля 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)